Série très attachante qui chasse les extra-terrestres dans la France des années 70, OVNI(S), disponible sur Canal+, célèbre les mystères inexpliqués, les parcours cabossés, les personnages dépassés. Une saison 2 est d’ores et déjà commandée.

Nous sommes en 1978. Didier Mathure (Melvil Poupaud), brillant ingénieur spatial, voit son rêve partir en fumée lorsque sa fusée explose au décollage. Alors qu’il pensait avoir touché le fond, il est muté à la tête d’un groupe d’études sur les objets non identifiés (qui, pour info, a réellement existé au sein du Centre national d’études spatiales Cnes à la fin des années 70). Sa mission: trouver des explications scientifiques aux apparitions de soucoupes volantes qui défraient la chronique. Un véritable enfer pour ce cartésien invétéré qui n’a plus qu’une idée en tête: se tirer de là au plus vite. Mais un événement extraordinaire va bouleverser ses certitudes, et lui ouvrir les portes d’un monde où plus rien n’est impossible.

Voilà une surprise qu’elle est bonne! Sur le papier, cette histoire de soucoupe volante inspirée des années 70 laisse craindre la lourde parodie grimaçante sur les aliens, se foutant de la gueule de la France de La soupe aux choux, moquant ses personnages et son époque crédules. Et, par-dessus le marché, estampillée culte avant d’être dévoilée, à grands coups de superlatifs rébarbatifs. Trop, c’est trop, qu’on se dit. Évidemment, on a tout faux. Avec le recul, on aurait même eu tort, pour cause de ces préjugés débiles, de passer à côté de cette excellente série en 12 épisodes, écrite par deux jeunes diplômés du département «Série» de la Fémis, et réalisée par Antony Cordier, réalisateur de Douches Froides et de Happy Few. Pour la simple et grande raison que l’on sait gré à son auteur, à qui l’insouciance sied bien, de ne pas essayer de faire ce que d’autres mauvais auraient fait à sa place, à savoir une récitation sans inspiration de deux modèles inévitables et écrasants: d’un côté, la veine absurde surréalisante à la Dupieux; de l’autre, le sérail du mystère mystérieusement mystérieux gonflé d’effets zarbis comme chez les piètres copieurs de Lynch. Ni Dupieux ni wanna-be-Lynch, Cordier trouve donc une voie médiane possible dans laquelle il se sent bien, et nous aussi du coup. En somme, une étrangeté plus douce et plus «premier degré» aussi, sans le sarcasme post-moderne du regard actuel sur les années 70 mais avec la tentation du merveilleux qui donne envie d’y croire.

Pas de frime goguenarde ni de pose arty donc: la série OVNI(S) évolue au rythme de cette décennie comme lors d’un après-midi chez Mamie devant Midi Première. Avec ses aberrations télévisuelles, sa Bardot énervée pour sauver les phoques, son La France a peur, ses cols pelles à tarte, ses habitats, ses habitus, ses papiers peints, ses familles sur le point de divorcer et ses flamants roses (John Waters, si tu nous lis!). Surtout, elle évolue au même rythme que ses personnages, susceptibles de faire des allers, des retours et de s’égarer dans des sentiers très perdus. Mais de ces errements, on les passe de bonnes grâces car ils doutent, ils espèrent, ils attendent. C’est le mot: OVNI(S) est une série sur l’attente, où ce que l’on redoute est en réalité ce que l’on espère. Dans de si humaines conditions, on s’attache d’autant plus facilement qu’une belle bande-son rythmée par des synthétiseurs rétro de Thylacine nous tient bien compagnie, semblant décliner des morceaux connus pour les reprendre telles des variations à sa sauce: de la même façon qu’on a l’impression de voir un OVNI dans le ciel, on a l’impression de connaître tel ou tel morceau (ah tiens, une déclinaison de la BO de La soupe aux choux? Et ça c’est pas L’emmurée vivante de Fulci? Oh, c’est du Jean-Michel Jarre? Mais dis donc, c’est Visage, ça?). Soit quelque chose de familier et de lointain qui ajoute au charme.

Fort de cette belle personnalité, OVNI(S) se révèle aussi étrange qu’un flamant rose qui tombe du ciel dans la France des Trente Glorieuses. Un écrin adéquat où il est moins question de nostalgie (chaque décennie a ses problèmes, que le temps tend à effacer) que d’un doux délire infusant lentement, progressivement, habilement. Il faut donc passer outre ses a priori pour être séduits et de plus en plus emballés à mesure que les épisodes se succèdent, chacun ayant la subtilité de se terminer avec une séquence finale suffisamment accrocheuse pour donner envie de voir immédiatement le suivant. En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’on est en France qu’on doit se contenter de Jean-Claude Bourret et qu’on n’a pas le droit de tutoyer Spielberg! Une vraie belle réussite donc, qui donne la réelle impression de plonger dans une faille temporelle et qui ne pouvait être que collective.

On tresse des lauriers à Melvil Poupaud, juste génial en ingénieur spatial placardisé pour cause pour fusée explosante (séquence liminaire à la Tintin dans Objectif Lune) et qui, sans le savoir, se retrouve pris dans l’aventure de sa vie. Melvil joue tellement bien le mec largué qu’il devient un effet spécial à lui-seul. Vu son parcours, il n’a a priori rien à foutre en territoire ufo, tellement pas du tout envisagé ni envisageable dans le décor de cette série qu’il s’avère génialement dépassé, et donc plus que crédible (en gros, Melvil oublie complètement qu’il est Melvil). Et ses partenaires de jeu d’être au diapason, non moins animés à l’écran: Daphné Patakia, très touchante en standardiste passionnée par la vie des gens au téléphone; Quentin Dolmaire, très attachant en collègue bénévole, suffisamment perché pour être calé en extra-terrestre; Michel Vuillermoz, très émouvant en mec qui cherche à réussir quelque chose dans sa vie; Géraldine Pailhas, très rayonnante en future-ex tourneboulée par ses aspirations perso, titillée par l’émancipation tout en étant confrontée au poids de sa charge mentale de mère. On saluera aussi les apparitions flash-éclairs d’une Nicole Garcia très drôle, venue d’ailleurs, sortant de sa voiture ou débarquant de nulle part par magie, pour faire coucou.

Bref, tout le monde y croit sans jouer la carte de l’entre-soi et le spectateur finit par céder, pris par le charme, touché par la beauté de l’affaire – on a presque envie d’écrire «la bonté» -, consistant, derrière cette enquête extra-terrestre, à donner à croire aux rêves les plus fous (et à écouter les enfants qui parlent de chaussure se transformant en eau), à plaider pour le droit à l’échec, à la contre-performance et au glandage de nos vies dans une société (la nôtre, aujourd’hui) devenue monstrueuse, bouffie de performance (“Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux” comme le disait Samuel Beckett). On vous parle d’une époque où l’on pouvait encore donner une chance aux décalés, aux farfelus, aux rêveurs, aux losers et à celles/ceux qui peut-être passent à côté de leur vie (les super-héros qui ne peuvent pas voler, ce genre), mais peut-être pas complètement, au fond. Et d’une série qui transforme cette chance en noblesse.

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