En 50 ans d’existence, le jeu vidéo n’a cessé de se rapprocher du cinéma, bien aidé par les évolutions techniques qui lui ont permis, au fil des consoles, d’arborer des graphismes de plus en plus réalistes, ou d’adopter des modes narratifs immersifs calqués sur le 7e art. Pourtant, si on ne peut s’empêcher de vouloir les lier, le jeu vidéo reste fondamentalement différent du cinéma. L’expérience vécue par le joueur, qui anime un monde virtuel en attente, et qui n’est jamais totalement la même d’un joueur à l’autre, se distingue de celle du spectateur d’un film, qui assiste à la projection du rêve d’un autre (du réalisateur, du scénariste, etc.). Des passerelles peuvent toutefois être bâties entre une œuvre vidéoludique et un film, tant les deux arts s’inspirent désormais mutuellement, au-delà même d’un point de vue strictement visuel. C’est le cas entre Outer Wilds (sorti en 2019 sur Xbox One, PS4 et PC) et Un jour sans fin (Harold Ramis, 1993)

Outer Wilds, jeu d’aventure spatial conçu par l’équipe de Mobius Digital et édité par Annapurna Interactive, répond parfaitement à cette problématique. Si, visuellement, le jeu évoque certains classiques de la science-fiction (2001, l’odyssée de l’espace, Star Wars, Dune), malgré son design plus proche de l’animation, sa plus grande inspiration se trouve bien loin de l’espace et des étoiles, et s’ancre davantage dans son gameplay (la mécanique du jeu).

Une planète de sable qui rappelle Dune ou Tatooine

Un Jour sans fin… dans l’espace
Dans Outer Wilds, vous incarnez en vue subjective un alien astronaute résidant sur la planète Âtrebois. Vous faites partie d’un programme spatial et vous vous apprêtez à décoller à l’aide d’une minuscule navette afin de visiter un système solaire de 6 planètes pour en découvrir plus sur la civilisation disparue des Nomaï. Malheureusement, au bout de 23 minutes, votre aventure prend fin. Le soleil explose, et l’ensemble du système est alors soufflé par la supernova. Toutefois, vous vous réveillez quelques secondes après, au même endroit qu’au début du jeu, prêt à partir à l’aventure pour la première fois. Personne, mis à part vous – et l’ordinateur de bord de votre navette – n’a souvenir de cette soudaine apocalypse. De plus, si jamais vous mouriez de manière prématurée, dévoré par un monstre, à court d’oxygène ou à cause d’une violente chute, vous reviendriez également au même point de départ. Des mécaniques qui évoquent un certain film de 1993: Un jour sans fin d’Harold Ramis.

Dans ce chef-d’œuvre de romcom fantastique, l’insupportable «Monsieur Météo» Phil Connors (immense Bill Murray) se retrouvait enfermé dans une boucle temporelle infinie, condamné à revivre sans cesse le traditionnel Jour de la marmotte (Groundhog Day en anglais et titre original du film), même s’il décédait. Un concept génial qui fera plus tard des émules dans des genres différents: le thriller (Source Code), la science-fiction (Edge of Tomorrow) ou l’horreur (Happy Birthdead).

L’image sur laquelle s’ouvrira chaque nouvelle session de 23 minutes de jeu d’Outer Wilds. Et déjà des indices sont à votre portée…

Alex Beachum et Loan Verneau, les concepteurs d’Outer Wilds, ne citent néanmoins jamais Un jour sans fin en interview. Ils revendiquent plutôt l’inspiration de Majora’s Mask, épisode culte de la série The Legend of Zelda sorti sur Nintendo 64 en 2000, qui fonctionne sur un principe similaire de monde condamné à une apocalypse qu’il faut déjouer en manipulant le temps. Reste que l’influence du film d’Harold Ramis semble plus évidente, et ne se limite pas uniquement à un artifice scénaristique. Outer Wilds pousse à explorer son système solaire par micro-sessions de 23 minutes. Beachum et Verneau ont conçu l’univers du jeu comme un ensemble organique qui vit une existence programmée, jusqu’à son inévitable mort… et renaissance. Au gré des parties, le joueur s’aperçoit que des évènements se déroulent à des moments précis de la mini-chronologie éphémère d’Outer Wilds: ici, une comète de glace qui fond en s’approchant du soleil; là, une planète qui transfère son désert de sable au sein de sa jumelle, tel un sablier. Pour chacun de ces deux exemples, le joueur sera récompensé d’une ou plusieurs clés lui permettant de démêler le mystère qui embaume le jeu.

Le secret de cette planète en proie au chaos vous demandera de prendre des risques, ainsi qu’un vrai talent d’observateur

Pour terminer Outer Wilds, il faudra observer, expérimenter et explorer le système solaire, tel Phil Connors bloqué dans la bourgade de Punxsutawney. D’ailleurs, le joueur ne se sentira jamais aussi proche du désespoir de ce dernier que lors du retour incessant du morceau End Times, sublime thème composé par Andrew Prahlow introduisant l’explosion de la supernova, et miroir inconscient du I Got You Babe de Sonny & Cher qui accompagne chaque réveil du personnage incarné par Bill Murray. Finalement, le joueur d’Outer Wilds, arrivé au bout de son voyage, en retirera une morale similaire à celle d’Un jour sans fin. Il aura réappris à s’émerveiller.

Le morceau «End Times» qui revient à chaque supernova.

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