Eloy De La Iglesia prépare le terrain de Villaronga et de son Tras el Cristal, avec des enfants un peu plus âgés et plus enclins aux troubles charnels.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Après avoir terminé une formation stricte et traumatisante dans un séminaire jésuite, le jeune Roberto reçoit une lettre du prêtre de son village: Le comte local cherche un nouveau professeur pour sa nièce de 8 ans, Flora. Roberto accepte le poste et se retrouve au domaine éloigné du comte qui est pris en charge par la vieille femme de ménage Mme Antonia.

Dans le cinéma chaos ibérique, il y a deux De La Iglesia: Alex, toujours vivant et très actif (tellement que ses films ne sortent plus en France) et Eloy, petit agitateur des 70’s qui nous a quitté dans les années 2000. Zoophilie, cannibalisme, trafic en tout genre, politique: l’homme n’a jamais eu son pareil pour gratter là ça où ça faisait mal, même en pleine Espagne franquiste. Dans les années 80, son adaptation du Tour d’écrou ressemblait autant à une respiration (il sortait d’une série de films qui louchaient vers une actualité brûlante) qu’à un piège. Le fantastique n’est qu’un leurre pour approcher une fois de plus de thèmes sulfureux: et quoi de mieux que le grand classique d’Henry James, bal de névroses et de fantômes indémodables, pour s’y vautrer allègrement ?

Plus que le roman d’origine, c’est surtout le mastodonte de Jack Clayton, Les innocents, qui sert de modèle à De La Iglesia. Doit-on lui en vouloir? Oui et non. Oui, parce qu’on reconnaît évidemment les scènes, reprises quasiment une par une (ou presque). Non, parce que l’atmosphère et les intentions prennent un autre versant. Une seule idée, une seule, suffit à offrir un nouvel éclairage troublant à ce récit: en place d’une institutrice fragile, Iglesia envoie dans les pattes de deux garnements suspects un prêtre en plein doute. Un choix idéal qui amplifie l’atmosphère de culpabilité, tant religieuse que sexuelle: le dos zébré de cicatrices, le pauvre hère est le candidat parfait pour ce baby-sitting en milieu hanté…ou pas. L’ambiguïté est la même que chez Clayton, le ton tout aussi mortifère: à ce titre, la fameuse scène de l’apparition au bord de l’eau (ici une mer déchaînée) vaut bien celle de son prédécesseur.

Déjà subversif dans sa manière de se heurter à des thématiques sensibles (la frustration sexuelle et la tentation pédophile), le film de Clayton appartenait à une époque de sous-entendus: mais qu’en est-il en 1985? Un baiser sur la main, des rapprochements à la frontière de l’inceste et surtout un Michael cette fois sexué, offrant à Iglesia la possibilité de jouer avec un champ lexical pédérastique. Mais si Villaronga nous vient à l’esprit, De La Iglesia n’ira pas aussi loin que son élève. Il en reste à un pur exercice de remake homo, étrange et gonflé, bizarre et troublant. C’est déjà pas si mal.

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