[OSTIA] Sergio Citti, 1970

On vous voit venir, de très loin, mais Pasolini sans Pasolini, ça reste toujours Pasolini. Après la pièce de théâtre expérimentale Orgia en 1968 (manifestement captée) et le trop méconnu Porcherie (1969) où, rappelons-le, cannibalisme et zoophilie se donnaient joyeusement la main, le réalisateur de Accattone écrit un nouveau conte cruel de la jeunesse mais laisse les commandes au débutant Sergio Citti (et frère de Franco Citti, comédien fétiche du réalisateur).

Sur l’instant, Citti bro fera l’affaire, avant d’aller se réfugier plus placidement dans la comédie. Même si on soupçonne malgré tout que la mainmise de Pasolini sur Ostia fut plus grande qu’on ne l’imagine. Le visage buriné, les vêtements sombres, pas vraiment bavards, Bandiera et Rabbino sont deux frères que rien ne sépare. De passage chez des amis, ils trouvent le corps d’une femme endormie dans un champ, un visage de lionne au repos, incarnée par une Anita Sanders évoquant une autre Anita (Ekberg bien sûr). Peut-être l’équivalent féminin de Terence Stamp de Théorème… ou peut-être pas. Débute alors un triangle amoureux hasardeux, où chacun va apprendre à se connaître en se délivrant de leurs traumatismes (parricide et viol au programme). Mais Paso est dans le coin, et ça ne se finira pas bien. On y retrouve tout: l’Italie déliquescente, les mauvais garçons, les madones mystérieuses, le parfum de tragédie antique, l’esprit anarcho-marxiste. Et un soleil qui n’arrive jamais à chasser les ondes mortifères émanant de chaque cm² du décor.

Quelle différence alors avec un film 100 % Pasolini? Les images, peut-être plus léchées (le chef-op Mario Mancini était un habitué du cinéma d’exploitation), et le ton aussi, juste au bord de la comédie noire: la musique primesautière de Francesco de Masi n’a pas l’air de se soucier de la mort à l’horizon. Laurent Terzieff et Franco Citti, râpeux et charismatiques, sont des raggazzi fatigués qui ont trop-vu-trop-fait: deux frangins fusionnels, pour ne pas dire littéralement incestueux, s’adonnant au travestissement dans une scène troublante, et qui attendront le dernier acte pour expulser leur colère rentrée. Pasolini avait déroulé le tapis rouge à Médée et Oedipe, nous voilà chez Abel & Caïn! Mais dans le dernier geste, il y a un éclair prophétique aveuglant: la vision d’un corps d’homme roué de coups de bâton sur le sable. Avant la Mort à Venise (oserons nous dire que les dernières images sont presque aussi puissantes que celle du film de Visconti?), c’était la Mort à Ostia (le titre du film ne renvoyait pas qu’à la fameuse Ostie, bien présente également), la plage poubelle où Pasolini mourra des années plus tard. Le corps massacré, veillé, adoré, puis lâché dans l’océan, sous les nues. Vieux fou, Paso avait écrit et filmé sa propre mort et son enterrement dans ce petit «grand» film étrange et habité. Plus chaos que le chaos.

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