Oserez-vous répondre à la femme à la bûche?

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QUOI DE PLUS CHAOS QUE LA FEMME A LA BUCHE? En hommage à l’actrice Catherine Coulson, connue pour son merveilleux rôle de la «femme à la bûche» dans la série TWIN PEAKS de David Lynch & Mark Frost, le CHAOS souhaitait inviter quatre personnalités (Sarah Chiche, Claire Legendre, Pacôme Thiellement et Scribe) pour répondre aux 10 questions de LA FEMME A LA BÛCHE. Alors LOG LADY, quelles sont vos questions CHAOS?

INTERVIEW : LOG LADY

Sarah Chiche : Droopy transfiguré par l’amour.
Claire Legendre : Je ne me reconnais jamais et c’est inquiétant de se demander à quoi ça va ressembler la prochaine fois. Des gestes un peu gauches et des cheveux. Et puis on peut lire ce que je pense dans mes yeux, je prends des cours de pokerface mais ça ne marche pas.
SCRIBE : Un étranger. Un homme sénile. Un viking. Un voyou. Un prestidigitateur. Un coureur de jupons fatigué de courir. Un blessé de guerre. Un serpent qui danse. Un alcoolique. Un vamp. Une bûche. Un sorcier. Un salaud. Une fiotte. Un fou. Une brêle. Un guerrier. Un Borgia. Un mort. Un vaurien. Un caprice. Un esthète. Un scribe. Un poète.
Pacôme Thiellement : Quelque chose qui ne ressemble que de façon très lointaine à l’image que je me fais de moi-même ; partant la source, potentiellement insupportable, de toutes les incroyances et de toutes les extases mystiques. Le miroir est là pour nous montrer que la vie ne ressemble pas à ce qu’on croit qu’elle est. 

Sarah Chiche : C’est une fin heureuse.
Claire Legendre : Le pire c’est le rêve heureux, quand tu te réveilles. Tu étais sur un coup fumant et tu retrouves la vraie vie. Noooon.
Pacôme Thiellement : Le cauchemar n’est qu’un rêve mal approché. Le rêve n’est qu’un cauchemar maquillé. Les deux sont sont la réalité ultime, par-delà le bien et le mal, et dans la mesure où la réalité n’est que leur sécularisation, voire leur interprétation profane. 
SCRIBE : Je trouve Madame, votre bûche bien plus humaine que moi ! La réponse à cette question ne m’a jamais paru vraiment importante. Je me suis toujours senti trop vieux pour le bonheur. Sans doute parce que je suis un petit con. Rêve ou cauchemar, en tout cas c’est une insoluble parenthèse. Autant s’efforcer à s’y tenir le plus éveillé possible.

Pacôme Thiellement : Notre seule certitude, c’est que nous n’avons pas demandé à naître. A partir de ça, il va bien falloir se débrouiller. 
Sarah Chiche : N’est pas Alien qui veut.
SCRIBE : En permanence je crois, mais non sans l’appui de notre faiblesse coupable. Si on m’avait parlé des twin towers, de télé-réalité, de fracture sociale, de Kim Kardashian, j’aurais sans doute opposé plus de résistance à la naissance

Pacôme Thiellement : Comme l’or, elle naît par comparaison. C’est le « rare ». Face à des répétitions, des copies, des doubles « quelque chose » apparaît soudain qui humilie tous les miroirs. Il y a de la beauté partout, mais pas au même niveau. Dans une poubelle il y a toujours un déchet plus beau que les autres. Dans une mine de diamants, il y a toujours un diamant qui gâche le paysage. En gros, Topor disait (je cite de mémoire) que la merde est plus puissante que le caviar, parce qu’un seul morceau de merde peut gâcher une assiette de caviar tandis qu’une poignée de caviar n’améliore pas une louche de merde. Où l’on voit à quel point la beauté est chose fragile.
SCRIBE : Elle est retrouvée. Quoi ? – La beauté. Sous le crin noir des villes, C’est l’œil allé avec l’étoile ! 
Sarah Chiche : Pas chambre 237, j’espère.
Claire Legendre : Dans le désir. Le désir est un projecteur magique qui rend sublime tout ce qu’il éclaire. Le sourire de quelqu’un que tu désires, si tu le regardes avec ce projo-là, ça devient l’Aleph de Borges.

SCRIBE : Couvrez-vous un peu Madame, votre carotide me fait de l’œil ! 
Pacôme Thiellement : L’amour n’est pas le sang. Le sang est tout ce qui lie, tout ce qui « fait » la vie, mais l’amour, c’est l’appel de l’inconditionné, quelque chose qui n’appartient pas aux conditions de l’espace et du temps. L’amour prend tout mais il ne rend rien. Il n’a pas à la rendre. Il est l’Oméga, « ma mort », le petit nom coquin de l’Ange aux lèvres gercées. 
Sarah Chiche : Si l’on aime la musique que Jean Prodromidès a composée pour Blood and Roses de Vadim, oui

SCRIBE : Au-delà de la bizarrerie de mon goût personnel (je sais ça fait Twilight), le sang, c’est la vie. En bon lecteur de Jung, je vous dirais qu’il y a une étrange similitude entre l’appareil circulatoire de l’homme et l’arbre de vie. J’ai toujours vu dans le baiser, dans l’échange des souffles, une forme d’appropriation réciproque, une transsubstantiation presque christique. Alors s’aimer jusqu’au sang, s’aimer à s’en « ronger les sangs », à s’en « rompre les veines », voilà une idée pure de l’amour. Quant à la fonction de pompe du cœur, il y a sans nulle doute une similitude avec l’amour. La tragédie arrive quand la pompe s’emballe ou qu’elle se rompt. Au passage, je vous déconseille de vivre dans le ventricule gauche du cœur d’une femme. C’est prodigieusement inconfortable.
Claire Legendre : Regarde Trouble Everyday de Claire Denis. Tu vas voir si c’est pas lié!

Claire Legendre : C’est traître de regarder les morts. Ils ne peuvent plus décider ce qu’ils veulent montrer. Un masque pour les cacher alors ! Mais pour les garder, c’est trop tard. Ils ne se ressemblent déjà plus. Ça m’a souvent frappée comme il ne reste rien des personnes mortes dans leur dépouille. Quand je meurs, détourne le regard s’il te plaît.
Sarah Chiche : Seulement quand il se brise en mille morceaux, comme au début de la deuxième partie de «Lemminge» de Michael Haneke.
Pacôme Thiellement : Nous permettre de perdre ce visage suspect lors du passage dans un autre état de manifestation. 
SCRIBE : Au fond, tout ce qui fonde notre humanité n’a aucun sens, ni ne répond à aucune stricte nécessité. J’aurais aimé voir plus de masques mortuaires. Mais chez nous, le capital a absorbé et réduit l’activité humaine à son pendant utilitaire. C’est la raison pour laquelle on assiste au déclin des rites funéraires. Confiés à des entreprises externes, les morts ne nous parlent plus, on leur jette simplement un dernier coup d’œil pétri de pudeur formatée. Je suis récemment tombé sur le travail photographique de Paul Koudounaris, des magnifiques crânes tatoués en Autriche aux cérémonies mortuaires en Bolivie. On y découvre comment, dans la plupart des cultures, les vivants ne cessent de dialoguer avec les morts, parfois physiquement. Ils ont même des stripteaseuses aux enterrements à Taïwan ! Voilà ce qu’est un masque mortuaire ! Il redéploie la vie et le mystère sur un visage de cire, irrémédiablement vide d’âme. Tout comme on l’a fait en dessinant et en gribouillant toutes sortes de motifs sur le cercueil de ma grand-mère, une peintre et une belle originale, le jour de son départ. La société sera moins malade, plus heureuse le jour où nous graverons la fameuse maxime latine dans nos têtes : Memento Mori ! Deux petits mots magiques. 

SCRIBE : Deleuze détestait les animaux domestiques, et particulièrement les chiens. Il prônait un rapport animal à l’animal. Pour moi, si le chien peut parfois se faire l’ami de l’homme, l’homme ne s’est jamais fait l’ami d’aucun animal. C’est un impitoyable super-prédateur qui domine ou qui anéantit. 
Claire Legendre : Je n’ai jamais pu m’y faire. J’ai eu deux chats. Ils sentent meilleur et surtout ils ronronnent quand tu les caresses. Quel est l’intérêt d’un animal qui ne ronronne pas ? Mais j’aime encore mieux les humains.
Sarah Chiche : Le chien de Goya l’est, sans nul doute.
Pacôme Thiellement : Oui, mais en tant que l’homme est le pire ennemi du chien. En fait les hommes sont les pires ennemis des animaux et les pires amis d’eux-mêmes. Nous, nous sommes mauvais, même dans l’amour. Alors que tout dans l’animal est meilleur. Le lion est notre meilleur ami, même quand il s’apprête à nous dévorer. 

Claire Legendre : J’espère. Je bouge les pièces avec espoir. J’espère que ça ne fait pas trop de bruit à l’étage en-dessous.
SCRIBE : Il existe un poème bien connu de Robert Frost sur la question : « Two roads diverged in a yellow wood, And sorry I could not travel both And be one traveller, long I stood, And looked down one as far as I could (…)» S’orienter dans la vie, dit-il en substance, c’est un peu comme s’orienter dans une forêt qu’on ne connaît pas. Les routes se ressemblent mais elles conduisent dans des lieux opposés. Il est dès lors très frustrant de faire des choix. Pour ma part je crois que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. » Il n’y a rien de romantique dans cette phrase de Pascal, contrairement à ce qu’en dit la Doxa populaire. Il s’agit de privilégier toujours ce qu’on pourrait appeler l’intelligence intuitive.
Sarah Chiche : Si nous sommes à la fin de Fanny et Alexandre, au début de Dans la peau de John Malkovich, ou au milieu du Labyrinthe de Pan, alors les pièces que nous bougeons dans notre tête meubleront notre futur différemment.
Pacôme Thiellement : Dans le jeu comme dans la vie, seules les premières le peuvent. Ensuite, ce n’est que partie déjà jouée, combinaison déjà inscrite, «destin des pulsions», détermination sociale, toile déjà tissée. 

Pacôme Thiellement : Oui.
Claire Legendre : Pourquoi est une question morte. Je préfère : quoi ? Et à la rigueur : comment ?
Sarah Chiche : Parce que le café est bon.
SCRIBE : Terrible, terrible question quand on est un jeune poète. Autant dire un oxymore, une contradiction vivante, un cas désespéré. Pourtant, j’ai quelques réponses en gestation et à force de suivre une voie particulière, j’aurais sans doute mes certitudes un jour. Pour l’instant, je vais me contenter de vous réciter (encore !) un peu de Pascal : « Qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable (…)»

Merci à Claire Legendre, Sarah Chiche, Pacôme Thiellement & SCRIBE. Merci à David Lynch. Et merci pour tout, Catherine Coulson. RIP.

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