Lors de la présentation d’Oranges sanguines à L’étrange festival, le réalisateur Jean-Christophe Meurisse est monté sur scène et n’a rien dit. C’était un peu bizarre, mais après avoir vu le film, on a compris pourquoi. Ce n’est pas un feel good movie. Explications.

INTERVIEW: GÉRARD DELORME

Jean-Christophe Meurisse: Je ne suis pas très feel good. J’ai l’impression qu’on me vend une tisane detox. Et le but du cinéma, c’est de déranger! Après, les gens sont d’accord ou pas, ils peuvent s’engueuler à la sortie, c’est le but. Et une autre fonction aussi, c’est de montrer le mal et la violence. Plus il le montre sur l’écran, moins il y en aura dehors. Il y a un phénomène de purge, d’identification, qui est nécessaire à notre époque où on est en train d’aseptiser énormément de choses.

Vous avez commencé comme comédien, ensuite metteur en scène de théâtre. Comment cette expérience vous a-t-elle amené au cinéma?
Après avoir été comédien, j’ai créé une compagnie appelée Les chiens de Navarre, basée non pas sur des textes connus, mais des textes à nous. L’idée, c’était que des gens d’aujourd’hui parlent de choses d’aujourd’hui avec des mots d’aujourd’hui. Après avoir fait une douzaine de spectacles, je suis passé au court-métrage parce que j’aime le cinéma. Le court a bien marché, et il a mené à Apnée, un premier long présenté à la Semaine de la critique à Cannes, et qui a aussi bien marché. Cinq ans après, j’ai écrit Oranges sanguines en me basant sur un langage élaboré au théâtre. J’ai un rapport très particulier aux comédiens, j’aime bien les laisser un peu improviser, pour être surpris, pour rendre la chose vivante, pour que ce ne soit pas trop formaté au niveau de la parole et du jeu. Après, si on ne connaît pas les Chiens de Navarre, tant mieux, mais il y a toujours eu quelque chose de satirique. On les a qualifiés de «Charlie hebdo du théâtre». Il y a de la férocité, c’est du rire qui vient des profondeurs, qui raconte des choses tristes, qui ne cherche pas l’entertainment. Je tiens à cet équilibre entre la tragédie et la comédie. Le fil est très mince. Je n’ai aucune méthode pour trouver ça, mais j’aime quand on ne sait pas si on doit rire ou pleurer. Chacun y met les mots qu’il veut, on peut trouver ça subversif, cruel ou féroce. En tout cas, je pense que le rire est complexe. J’en parle très sérieusement, mais je crois en la puissance sauvage du rire. C’est le seul fusible qui nous reste face au pire. C’est Beckett qui le disait. Dans Oranges sanguines, il y a cette volonté d’être entre le premier et le deuxième degré.

Effectivement, il y a une dimension thérapeutique dans votre façon de traiter des réalités contemporaines qui nous paraissent sans espoir: si on prend l’exemple des politiciens, ils agissent dans l’impunité totale. Là, le cinéma rétablit un peu l’équilibre.
Mais je pense souvent que la réalité est pire que dans le film. Par exemple, le conseil des ministres où ils recherchent 22 milliards, c’est complètement documenté. Pour nous aider à préparer cette improvisation, des politiques ont accepté de nous raconter comment se passent leurs brainstormings. Après, il ne s’agit pas d’être optimiste ou pessimiste, il s’agit de tendre un miroir légèrement déformé de temps en temps. Celle qui s’en sort le mieux, c’est cette jeune fille, dans sa réparation immédiate, dans la résilience qu’elle manifeste en se vengeant d’un viol et en se sortant indemne d’un procès. Il y a une note d’espoir, celui que la jeunesse va résoudre des problèmes. Ce que montre le film est inspiré d’un fait divers, parce que c’est vraiment arrivé, la jeune fille qui fait manger ses couilles à un violeur. Ça s’est passé en 2015 aux Etats-Unis. Ça a été la première pierre du scénario. J’ai été intéressé par deux choses dans cette affaire. La première, c’est qu’elle a vraiment mis les couilles du violeur dans le micro ondes. Et je me suis demandé comment ça se passe: est-ce que ça ramollit? Ça explose comme une knacki? Ça se fond en eau et en sang? Après je me suis demandé quelle était la puissance politique du cas. Aujourd’hui, je trouve légitime le combat contre la domination masculine, mais je me suis dit qu’il pouvait y avoir des réponses aussi comme ça de temps en temps: attention, criminels, la femme peut être plus barbare que l’homme. Elle a l’air de dire: «Si tu commets un crime sur mon corps, sache que je peux te le rendre de manière exponentielle». J’avais envie de le montrer.

C’est une forme de consolation. Mais est-ce que ça va changer les choses?
Le cinéma ne doit pas forcément avoir une fonction politique. C’est aux politiques d’agir. Quand vous regardez le Radeau de la méduse de Géricault, vous ne vous demandez pas si ça va être utile. Vous regardez parce que c’est beau, c’est triste et cruel, plein d’émotion. Mais le cinéma doit être considéré comme ça. Il ne faut pas attendre qu’il renverse la république en marche. Sinon, vous serez tout le temps désespéré. Le cinéma n’est ni militant, ni porteur d’espoir. Il est juste un miroir tendu par un réalisateur et sa psyché. Après, je ne tiens pas à donner à mon film des qualités qu’il n’a pas. J’ai fait un film qui est vivant, il est sans doute très maladroit, mais je crois quand même que faire un constat peut être utile. Je ne dis pas que le film représente la réalité, mais il en donne une vision. C’est déjà très difficile. Un auteur de SF disait qu’il fallait accepter de voir la réalité quand on cesse de croire. Je suis d’accord avec ça: quand on cesse de croire, la réalité arrive, et là, il faut en faire quelque chose. Chacun doit trouver sa manière de la transformer.

Autrement dit, le cinéma a le pouvoir d’éveiller les consciences. Après, c’est une question de forme. Laquelle est la plus adaptée pour vous?
S’il arrive à éveiller, c’est déjà bien. Mais encore une fois, j’ai un rapport plus émotif aux choses. Il y a deux sortes de spectateurs et deux sortes d’artistes : ceux qui sont sensibles aux idées, et ceux qui sont sensibles à l’humain. Je suis quand même sur l’humain. Et mon film montre les monstres de notre humanité. Je ne suis pas en train de dire que la politique c’est Christophe Paou qui incarne le ministre de l’économie. Je montre juste un monstre. Cette jeune fille est aussi un monstre. Et la morale c’est qu’on peut toujours rencontrer plus monstrueux que soi. Mais l’habit ne fait pas le moine. Comme je suis un grand amateur de western, j’ai imaginé Oranges sanguines comme un grand western social dans notre France. Quand je pense western, c’est avec quelque chose de manichéen, un méchant qui rencontre un autre méchant, qui rencontre un autre méchant : le bon, la brute et le truand. Rien de plus. Je n’ai pas cherché le réalisme social, mais plutôt des personnages hauts en couleur qui pourraient sortir d’un western spaghetti.

Les personnages doivent beaucoup aux acteurs manifestement, mais quelle est la part de l’écrit par rapport à ce qu’ils ont apporté?
Ça dépend de chaque séquence. Certaines sont très écrites avec des dialogues, d’autres un peu moins, parce que j’aime bien laisser mes acteurs avec leurs propres mots. J’aime être surpris, et si je le suis, les spectateurs ont une chance de l’être aussi. Ça donne un jeu très particulier, mais beaucoup ont fait ça avant moi: Cassavetes, Pialat, Kechiche, qui laissent l’acteur improviser. Voir l’ultra réel dans le jeu, ça peut presque être dérangeant, parce qu’on est tellement formatés sur un jeu cinéma. Quand un acteur ne pense plus à l’état d’interprétation, mais aux mots qu’il va dire pour convaincre l’autre, comme moi je suis en train de penser aux mots que je vous dis, je ne pense pas à l’état dans lequel je suis. Pour un acteur, c’est pareil. Quand je dis: «on est dans telle situation avec ton personnage, tu dois dire telle et telle chose», il va choisir ses mots, donc il ne va pas penser à son état, et il va être plus que juste. Après, on parle de personnages, on parle de profils, de grand méchant, parfois je suis dans les grands traits, et j’ajuste au fur et à mesure. Je répète beaucoup en amont. Je prépare énormément les acteurs avant, de façon à être prêts à improviser le jour J.

Fred Blin est une vraie découverte. Il arrive dans ce cadre incroyable et il a quelque chose d’héroïque. Après, on change un peu d’avis…
Combien de temps après, c’est ça qui est important. Après la sodomie du politique ou avant? Juste pour savoir si vous êtes un gaucho bafoué ou pas. Après, avec la fille, c’est autre chose. Mais là, il y a une manipulation de cinéma. Là où il veut être un héros vengeur, ça se retourne contre lui. Je joue avec les formes. Je joue avec les personnages et je montre l’autre côté du miroir. Et ça peut être perçu comme insupportable, ou comique, ou novateur. Mais en tout cas c’était écrit à l’avance qu’on pouvait se dire que c’est un vengeur. On est dans le western avec quelque chose de presque comique parce qu’il nous venge d’une de ces ordures contemporaines. Mais quand on réalise que ce méchant-là a une réalité aussi, et qu’il peut se trouver avec une jeune fille, là tout d’un coup, on culpabilise d’avoir ri éventuellement avant. C’est une vraie manipulation, mais le cinéma, c’est attraper le spectateur. C’est un jeu avec les codes.

Et si on continue à rire, ce n’est pas du tout pour les mêmes raisons qu’au début.
C’est ce qui fait que tout le film est informe. Il ne rentre pas dans une classe prédéterminée, il est multigenre, il se fait caméléon. Mais c’est une volonté de ma part. Ce n’est pas une stratégie. Chaque séquence pour moi est un court-métrage, et quand je dirige, je veux passer par toutes les émotions: je veux autant rire que pleurer, désirer, avoir peur. Donc tout ça se retranscrit dans les rushes et dans le montage. Mais aujourd’hui dans l’industrie, on a tendance à classer les choses et rassurer les gens, mais comme je le disais au début, ce n’est pas ce cinéma qui m’intéresse. Le cinéma doit être là pour déranger les codes, les consciences, les émotions. On souffre trop du côté rassurant qu’on doit donner à la bonne comédie familiale, au bon thriller politique, alors que ça peut être tout à la fois. Pour moi, ce film est une expérience. Comme un caméléon, il change de couleur au fur et à mesure. Et comme dans les montagnes russes, il arrive que certains passagers veuillent descendre à tout prix. D’autres non, parce qu’ils sont contents de ressentir des sensations. Je tiens à cette idée du multi genre. Les Coréens n’ont aucun problème avec ça. Dans leurs films, on peut rire et être effrayé d’un moment à l’autre.

Vous avez beaucoup coupé au montage?
Il y a 200 heures de rushes. Donc le montage a été un vaste travail. J’ai été présent tout le temps avec Flora Volpelière la monteuse. Sur ce point je suis d’accord avec Godard qui disait que le tournage était l’endroit de l’inconscient, et le montage celui de la conscience. C’est là que l’écriture commence. Je suis aussi d’accord avec lui sur un autre point, c’est que le scénario a été inventé pour les comptables. Je me méfie des scénarios, l’intention tue la vie en art. Sur le tournage j’ai tout filmé avec plusieurs caméras, mais le vrai travail se fait au montage. C’est là que se décide si les émotions perdurent et si je suis en adéquation avec la pensée de la situation.

Vous disiez que vous faisiez plus un cinéma d’émotions, mais il y a quand même pas mal d’idées. Dans Apnée, un personnage disait «le futur est mort donc vivons le présent». Là, il y a un peu une extension de la même idée avec la citation de Gramsci qui dit que l’ancien monde est mort, le nouveau n’est pas encore arrivé..
Et dans ce clair-obscur, les monstres naissent». Oui, c’est une idée forte. Mais c’est encore un constat. Gramsci était un révolutionnaire italien proche de Pasolini. L’idée d’Apnée, c’était un peu une référence au slogan punk No future, mais aussi à la pensée cynique de Diogène. Il disait «vivons le moment présent», et préconisait de se contenter de ce qu’il y a là ici et maintenant. Aujourd’hui, le cynisme est galvaudé, mais au sens grec, c’était remettre en cause les choses de manière drôle. C’est pourquoi Platon ne voulait surtout pas croiser Diogène parce qu’il savait qu’il allait être ridiculisé. Je veux bien être associé aux Cyniques au sens grec: porter un nouveau regard sur les choses.

Oranges sanguines, en salles le mercredi 17 novembre. 

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