“Oranges Sanguines” de Jean-Christophe Meurisse: ça passe ou ça casse

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Au même moment en France, un couple de retraités surendettés tente de remporter un concours de rock, un ministre est soupçonné de fraude fiscale, une jeune adolescente rencontre un détraqué sexuel. Une longue nuit va commencer. Les chiens sont lâchés. Un petit avertissement en guise de préambule s’impose: commencer un film dans une salle morte de rire (des éclats de rire très francs), désarmée face à des dialogues percutants et des situations hilarantes avec des têtes connues dedans (Blanche Gardin, Vincent Dedienne, Denis Podalydès, des Deschiens et même Patrice Laffont!!!), et le finir dans une salle glacée, engluée dans le malaise (et des rires qui font peur): c’est l’expérience rare que propose Oranges Sanguines, nouveau long métrage de Jean-Christophe Meurisse à qui l’on doit le zinzin-mais-pas-aussi-trash Apnée. Un film qui n’épargne rien ni personne (vraiment pervers-et-contre-tous) et qui plonge à pic dans un réel sous tension. Il a été projeté dans une ambiance électrique à L’étrange Festival et il n’a pas manqué d’alimenter, après sa projection, des débats animés. Conséquence logique: le Chaos en débat avec cinq plumes acérées.

ORANGES SANGUINES PAR MORGAN BIZET
Jean-Christophe Meurisse a un problème avec l’humanité. Je n’avais pas vu Apnée, je n’étais pas familier avec la troupe de théâtre des Chiens de Navarre, mais Oranges Sanguines, son deuxième long-métrage, transpire la misanthropie. Un trait qu’il partage avec Ulrich Seidl ou Ruben Östlund, des cinéastes dont il emprunte la forme «en saynètes» de certains des films (les Paradis pour l’Autrichien, The Square pour le Suédois). Avec Oranges Sanguines, Meurisse tape sur la France de Macron: réforme des retraites, politiques véreux, méfiance envers la justice et les forces de l’ordre, climat social explosif, etc. Le film déroule dans un premier temps une succession de sketches souvent risibles, jouant efficacement la carte de la farce et de la satire. A l’heure de film, une citation d’Antonio Gramsci apparait à l’écran («Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres»), prophétisant alors un basculement dans la noirceur et l’horreur. Deux scènes de viol s’enchainent, un couple de retraités endettés se suicident, un avocat corrompu et misogyne se fait passer à tabac et pisser dessus en pleine rue. Tout ce petit monde doit payer et souffrir. Meurisse ne se contente pas d’humilier seulement ses personnages, il crache également à la face de ses spectateurs. Le rire des débuts se confond avec le malaise et la stupeur. Peut-on encore continuer à rire devant le viol de cet infâme ministre qu’on a aimé haïr pendant une heure? La réponse est non, mais c’est évidemment plus complexe en acte. Meurisse, lui, ricane dans son coin. Il a gagné, tout le monde est pourri, sauf lui, bien entendu. A vomir. M.B.

ORANGES SANGUINES PAR GERARD DELORME ★★★★
Avec Oranges sanguines, le réalisateur Jean-Christophe Meurisse met le doigt sur un sujet d’actualité et l’exploite en satiriste, mais il pousse les limites si loin qu’il vaut mieux être préparé. L’air de rien, le film commence comme une comédie, plutôt réussie, en survolant plusieurs groupes de personnages sans liens apparents, jusqu’à ce que, brusquement, l’ambiance bascule dans l’horreur. Ce qui n’empêche pas le spectateur, emporté par son élan, de continuer à rire, mais pas de la même façon: cette fois, c’est pour se rassurer. C’est alors qu’apparaît le véritable carburant: un sentiment contemporain (récemment amplifié par les effets de la crise sanitaire), mélange de frustration, de colère, et d’impuissance face à ce qui est perçu comme la prolifération de connards qui agissent dans l’impunité. Et le film répond à ce besoin de punir des salauds consensuels : le politicien, le violeur, le chauffeur de taxi. Là où le film dérange, c’est dans son double jeu: en même temps qu’il remplit son office de défouloir, il tend un miroir à son public en lui demandant s’il est content du résultat. Après tout, il traite sous forme de caricature le problème des gens qui déclarent sur facebook qu’il faut torturer les pédophiles. Et si le résultat est choquant, il ne faut pas s’en prendre à l’auteur: il n’est que le messager. G.D.

ORANGES SANGUINES PAR JULIE ESCAMEZ
Que sont allés faire Blanche Gardin, Vincent Dedienne ou Denis Podalydès dans cette galère? L’enchaînement répétitif de sketches qui ouvre la première partie de Oranges Sanguines trouve sa signification dans un scénario ténu, dont l’acmé survient lors du viol maladroitement mis en scène d’un ministre, à l’image d’un film où le propos qui ne parvient jamais à vraiment faire rire se rapproche inexorablement des conversations de bistrot. C’est comme s’il fallait à tout prix exorciser une colère sourde vis-à-vis du système à l’aide d’images mortifères, rappelant certaines bannières en manifestation où une Marianne en pleurs se fait prendre par un Macron caricaturé. Suivant cette même logique punitive, Jean-Christophe Meurisse, loin de faire dans la subtilité, se cantonne à une sorte de méchanceté bête et méchante, qui ravira les amateurs de sensations fortes tout en faisant fuir les spectateurs à la recherche d’autre chose que d’une expérience gratuite. J.E.

ORANGES SANGUINES PAR JEREMIE MARCHETTI ★★★★
D’abord il y a une introduction comme une fusée sur du Eddie Cochran où on se dit, et surtout si on avait déjà vu le Apnée du précédent Meurisse, qu’on aura probablement un feel good movie avec un peu de piment au dessus. On rit, ça pique un grand coup, et puis on passe à autre chose. Il y a un ministre magouilleur (best-of de Macron, Edouard Philippe et sans doute d’autres encore), des retraités qui dansent le rock, une ado farouche, un avocat blasé. Reste à savoir ce qui les lie et où et quand ça va déraper. Entre les délibérations interminables d’un jury hystérique, une séance de photo mémorable, un Denis Podalydés onctueux et insaisissable, une Blanche Gardin toute en atrocité leste… on rit beaucoup, ça c’est certain. Et puis, soudain la nuit tombe, la température chute, et les monstres sortent. Nul doute qu’à partir de là, Oranges Sanguines va vite faire le tri dans son public. Sa scène pivot et (déjà) polémique soulève en tout cas de nombreuses interrogations: pourquoi tant de complaisance dans une scène de violence sexuelle? Pourquoi une incarnation du mal efféminée comme à Hollywood (bien que le cv de son comédien barjo Fred Blin apporte quelques lumières…)? Y a t-il une volonté de faire rire là-dedans, comme l’attestaient quelques rires étranglés dans la salle, ou doit-on y déceler une idéologie en sous-marin dès plus douteuse? La suite, elle, est plutôt du genre à panser les plaies avec de l’alcool à 90°. Seulement voilà, non content de mettre une forme de morale dans l’immoralité, Oranges Sanguines passe du rouge au vert de manière parfois déconcertante, sinon brillante, riant de l’immontrable, tout en évitant la distance achtung achtung. Et dit surtout quelque chose du mood français actuel, pour le pire et le pour le pire. Un peu comme si les strips gras et méchants de Reiser et Vuillemin tapaient l’épaule d’un Lars Von Trier. Autant dire qu’on ne croise pas un ride comme ça tous les jours… J.M.

ORANGES SANGUINES PAR GAUTIER ROOS ★★★★
Pour commencer, un petit préambule de circonstance: plaisir de voir des distributeurs bâtir des teasers qui ne divulgâchent en rien le contenu du film, à l’heure où tant de bande-annonces aujourd’hui s’ingénient à TOUT MONTRER pour en mettre plein les mirettes au spectateur-consommateur, qu’on pense séduire en lui retirant toute surprise ou tout mystère… Merci aux Jokers de ne pas nous prendre, contrairement à leurs confrères de plus en plus cyniques, pour d’absolus crétins! Le cynisme, c’est justement ce qu’on a reproché au film depuis son passage à Cannes: Oranges sanguines ne serait qu’un réservoir à humeurs noires prenant plaisir à sadiser le bétail qui joue dedans (entreprise d’avilissement qui concernerait aussi le spectateur). Mais gare à la confusion: qu’on compare juste deux minutes le monde qui nous entoure (celui des politiciens «décomplexés» qui absolvent leurs fautes avec la complicité smily d’une Karine Le Marchand les fesses posées sur le sofa!) et le reflet tendu par ce film, et l’on comprendra vite que le premier est bien plus problématique que le second. Depuis 2015, date à laquelle Jean-Christophe Meurisse a prélevé ses petites intrigues dans les colonnes faits divers de l’actualité, allant des couples de retraités criblés de dettes et contraints à l’auto-destruction aux faits divers horrifiques flirtant avec le cannibalisme urbain, rien n’a vraiment changé. On pourrait même dire que la surenchère a triomphé. La fiction est-elle vraiment en mesure de rivaliser avec le «niveau» de L’Heure des pros ou de notre Daily Chaos? Oranges Sanguines essaie de nous dire que oui. Ce cocktail bien français de gueules cabossées et de ministres taille mannequin, de contests de rockab’ régionaux et de détraqués gominés devant le poste de télé (les fans de Scènes de ménage ne reconnaitront pas le neveu d’Huguette et Raymond…) a des vérités à cracher à la face de l’Hexagone. Et il ne pouvait à l’évidence pas le faire en lui graissant docilement la patte… L’époque avait besoin d’un film malpoli comme celui-ci, moins pour son vernis trash (qui n’est plus vraiment la garantie de quoi que ce soit) que pour la guerre qu’il déclare à la sacro-sainte recherche de consensus qui a déjà fait tant de dégâts dans le monde culturel. Vous connaissiez les Juicy Fruits, ces artistes pressés et anémiés par une industrie autoritaire au début de Phantom of the Paradise. Vous aurez désormais les Oranges Sanguines, ces agrumes d’apparence soft pourtant près à vous dégorger à la tronche toute l’horreur emmagasinée à l’intérieur depuis des lustres. À quelques mois d’une présidentielle chaud chaud le lavabo, voilà un autre film français pas content du tout, qui comme France, lève le couvercle d’une marmite absolument peu reluisante. Peu importe que le geste (d’aucuns parleraient de zeste…) ne réussisse pas tout ce qu’il entreprend: il a déjà l’énorme mérite d’exister. G.R.

Oranges Sanguines, présenté à Cannes en séance de minuit et à L’étrange Festival, sort dans les salles françaises le 17 novembre 2021.

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