Un jour, un enfant disparaĂ®t. S’agit-il d’une fugue? A-t-il Ă©tĂ© enlevĂ©, voire mĂŞme assassinĂ©? Quand, des annĂ©es après, un adulte paumĂ© dit ĂŞtre l’enfant disparu, le doute persiste. On pense voir une belle histoire de retrouvailles façon tĂ©lĂ©film F2 ; on sort de ce film dĂ©vastĂ©, sonnĂ©. Encore un oubli très très curieux du cinĂ©ma français.

PAR JEREMIE MARCHETTI

De son statut de rĂ©alisatrice polonaise engagĂ©e, Agnieszka Holland a Ă©tĂ© gâtĂ©e pour ses premières co-productions, enchaĂ®nant Le complot avec Totoche Lambert et l’épineux Europa Europa, qui plongeait un jeune juif dans l’enfer des jeunesses hitlĂ©riennes, avec une Julie Delpy ado rĂŞvant de casser de l’étoile jaune en vilaine Gretchen. Une chose est certaine: on n’aurait pas vu chose pareille Ă  Hollywood, tant Holland n’hĂ©site pas Ă  appuyer lĂ  oĂą ça fait mal, quitte Ă  montrer son pauvre hĂ©ros tenter de s’arracher la peau du gland en espĂ©rant se fabriquer un prĂ©puce pour ne pas se faire dĂ©couvrir par ses camarades nazis! Après toutes ses turpides politiques, on la retrouve aux commandes d’Olivier Olivier, un drame, bien français quant Ă  lui, qu’elle Ă©crivit en s’inspirant d’un fait divers des annĂ©es 80.

Sous un beau soleil de pub RicorĂ©, la famille Duval est une famille parmi tant d’autres, mĂŞme si en profondeur des choses grincent: le père vĂ©tĂ©rinaire (un François Cluzet dĂ©jĂ  dĂ©testable) semble rongĂ© par l’ennui et la mère (sidĂ©rante Brigitte RoĂĽan) couve maladivement son petit, l’adorable et docile Olivier. Dans l’ombre, la grande sĹ“ur Nadine semble un peu oubliĂ©e, dominant son petit frère comme pour se venger Ă  sa manière, mais ne peut s’empĂŞcher de l’aimer quand mĂŞme fort. Un jour, Olivier est envoyĂ© pour apporter des provisions Ă  sa grand-mère: vĂ©lo, casquette rouge, panier bien rempli. Et Olivier ne reviendra pas, il ne reviendra plus jamais. Pas de corps, pas de traces, pas d’indices: Olivier a tout simplement disparu sans explication. Trop jeune pour fuguer, seule la thèse de l’enlèvement est retenue.

L’inspecteur du coin, dont c’est la première affaire, promet évidemment de le retrouver. La famille ne tient plus debout, tout le monde craque, le père s’en va. Six ans plus tard à Paris, le même inspecteur tombe sur un jeune prostitué ramené au poste, affirmant être le petit Olivier, incarné par un Grégoire Colin alors tout jeune, extraordinaire en revenant facétieux, tour à tour vénéneux et rassurant. Le gosse miraculé repart alors dans la maison familiale: alors que la mère sort de son marasme et que le père tente de se rabibocher avec tout le monde, seule Nadine semble bien circonspecte par ce retour en fanfare.

Bref, vous l’aurez compris, Olivier Olivier a sur le papier tout d’un beau téléfilm France 2 mêlant très adroitement effet dramatique à retardement, inspection par la lorgnette d’une famille explosée puis rafistolée à la glu et mini-suspens chelou. Or, Agnieszka Holland n’était pas voisine de Krzysztof Kieślowski pour rien: on y retrouve exactement le même fracas perturbant entre délicatesse et brutalité, cette persistance pour la mélancolie soulignée par une b.o de Preisner caressant les oreilles comme une entité terrible, ces images dorées et verdâtres comme un rêve tangible (on sent que Bernard Zitzermann a pris des leçons chez Slawomir Idziak). Sauf que Holland ménage nettement moins ses personnages: sa vision du deuil et de la souffrance déborde de violence, à la frontière d’un cauchemar familial à la Pialat. Sans prévenir, on voit la réalisatrice entamer des chemins escarpés, hallucinés (la sœur d’Olivier a tellement cumulé de colère qu’elle développe des pouvoirs télékinésiques!) volontiers scabreux (dont un coup de théâtre qui en étranglera plus d’un). Et elle nous laisse abattu, lessivé, jusqu’à l’obsédante dernière image. Tout cela sans jamais oublier l’espoir dans le désespoir. Comme chez un certain Krzysztof…

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