Old Boy de Park Chan-Wook possède la densité d’un drame Shakespearien à la sauce trasho-coréenne. Et la vengeance d’être un plat qui se mange très froid.

PAR ROMAIN LE VERN

1988. Oh Daesso est kidnappé par des inconnus en sortant de chez lui. Après avoir perdu connaissance il se rend compte qu’il est emprisonné, quelque part. Tous les jours, il est nourri et lavé. Après une tentative d’évasion et une tentative de suicide qui échouent, il se rend compte qu’il n’a même plus la liberté de se donner la mort. 2003 : Après s’être évanoui, Daesso réalise qu’il vient d’être relâché. Il a sur lui un portefeuille, de l’argent et un téléphone portable qui va se mettre à sonner. La voix à l’autre bout du fil donne le départ d’un terrible jeu : “Tu dois maintenant chercher qui je suis et pourquoi je t’ai emprisonné pendant 15 ans”.

Présenté par son auteur comme le premier opus de sa trilogie consacrée à la vengeance, Sympathy for Mr. Vengeance n’a pu être monté que grâce au succès de JSA : Joint Security Area, le film que Park Chan-Wook avait réalisé juste avant – les producteurs ayant précédemment refusé la première mouture de son script Vengeance is mine. Un père de famille s’enferme, suite au rapt de sa fille, dans une spirale vengeresse et traque le kidnappeur pour lui faire payer son malheur. Le ravisseur voulait se servir de cette rançon pour sauver sa sœur très malade. Park Chan-Wook autopsiait la bête qui somnolait en chacun avec un style impassible refusant la compassion. Avec une virtuosité inouïe, il organisait un dispositif qui multipliait les forces destructrices pour justifier une série de scènes paroxystiques. Contrairement à ce qui se passait chez Martin Scorsese ou Sam Peckinpah, les personnages ne prenaient aucun plaisir dans leurs actes et révélaient une dimension tragique, portant le poids très lourd d’une responsabilité spirituelle et morale. A défaut de montrer les personnages qui prenaient du plaisir, PCW prenait du plaisir à montrer des personnages en souffrance d’autant qu’ils étaient manipulés. Tout était réglé pour que le spectateur soit mal à l’aise que ce soit dans la forme (jeu sur l’ombre et la lumière, effets sonores à la limite du supportable) ou le fond (surenchère, tortures et litanie vengeresse). A l’arrivée, Sympathy for Mr. Vengeance fut controversé, un échec commercial en Corée du sud. Tout l’inverse du film suivant, Old Boy.

A la sortie de Old Boy, Park Chan-wook déclarait que, depuis l’avènement des DVD et des nombreux supports digitaux, les cinéphiles prenaient plaisir à voir un film à répétition dans de bonnes conditions. Il avait réalisé Old Boy, en souhaitant que les spectateurs puissent le regarder plusieurs fois en découvrant de nouveaux éléments à chaque vision. Ce second volet de la trilogie a remporté le Grand prix du jury au festival de Cannes en 2004, présidé par Quentin Tarantino. De la musique à la mise en scène, en passant par la photo ou l’interprétation, beaucoup de choses surprenaient. Le romantisme tordu, exploré dans les précédents films de Park Chan-Wook, prenait forme dans une scène de coup de foudre au sens le plus littéral où le héros mastiquait un poulpe cru.

A l’origine du phénomène, il y avait une bande-dessinée. Park Chan-Wook s’était rendu compte au moment d’écrire l’adaptation de Old Boy qu’il reprenait le même motif de la vengeance que dans Sympathy for Mr. Vengeance. Mais, entre Sympathy for Mr. Vengeance et Old Boy, le style a changé. Dans le premier, le style était sec, minimal et le script donnait un minimum d’informations, alors que dans le second, le contenu se révélait riche en détails illustratifs. Par rapport à la bédé, PCW a ajouté tant d’éléments et fait tant de corrections qu’il vaut mieux dire ce qu’il en reste : un homme ordinaire est kidnappé et détenu dans un lieu ordinaire sans en connaître la raison. Il est libéré des années plus tard. Voilà la base commune.

Au niveau du scénario, Park Chan-Wook a dévoilé le secret progressivement, avec une gestion magistrale du suspense et du temps, en se souvenant de Sueurs froides, d’Alfred Hitchcock. C’est d’ailleurs le sujet de la première partie qui, en montrant les effets de la captivité sur le personnage principal, fait ressentir presque physiquement la relativité du temps qui s’écoule. Une fois libéré, Oh Dae-Soo est motivé par le désir de comprendre, puis de se venger. Lorsque le point de vue bascule du côté du manipulateur, les rôles se brouillent : qui se venge de qui ? Qui est la victime ? Que restera-t-il une fois la vengeance assouvie ? Dès lors, le film prend une dimension qui dépasse la simple vengeance. Le résultat est devenu culte, plébiscité partout. La preuve : on ne l’a toujours pas oublié. Cette image d’homme suspendu dans le vide sur une chaise résume parfaitement l’acrobatie que tente d’opérer Old boy, louvoyant entre vie et mort, quête et rédemption, vengeance et manipulation. Il y a tout ça et plein d’autres choses dans ce film virtuose, célébration des amours interdites et des vengeances impitoyables dopée au mauvais esprit, qui possède la densité d’un drame Shakespearien à la sauce trasho-coréenne et qui a quelque chose à voir avec le ballet musical, ultra-stylisé, ultra-violent et ultra-romantique. Tout y est beau, fascinant, extrême, dérangeant. Très souvent à couper le souffle.

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