[NYMPHOMANIAC] “Première classe”

Lars aurait pu faire le choix de traiter n’importe quelle autre forme d’addiction, l’alcool, la drogue et consorts. Mais en décortiquant la nymphomanie dans Nymphomaniac, il parvient à présenter frontalement la dimension métaphysique de la dépendance : la luxure comme consolation de la douleur de vivre.

PAR GEOFFROY DEDENIS

On nous le rappellera dans le second volet, la sexualité est innée, l’objet de cette dépendance vient de l’intérieur. L’hypersexualité de Joe s’avère ainsi un don, quasi surhumain, lorsqu’elle nous informe qu’elle parvient à se faire huit mecs quotidiennement et ce en ayant le temps d’avoir un boulot à côté. Un talent indéniable, mais également une malédiction. Les analogies avec les figures – majoritairement négatives – historiques, bibliques et sataniques, rendent la destinée de cette femme plus inquiétante qu’excitante. La sexualité de Joe possède quelque chose de monstrueux, par ses aspects sur/inhumains et aussi parce qu’elle met en exergue une démarche autodestructrice, mais surtout destructrice tout court. N’en déplaise aux psychologues, ici l’addiction détruit particulièrement la vie des autres. C’est lors de cette scène dite du «parfait pêcheur à la ligne» que Joe affute son outil primordial, sa chair. On découvrira en revanche que son arme véritable est l’anéantissement des rapports sociaux. Ses «fuck me now clothes» donnent à voir une dégradation assumée, qu’elle arbore comme un manteau de fourrure sous les regards méprisants des braves gens. La souillure, le stupre et le sperme, elle les agite sous le nez de l’humanité en lui rappelant qu’elle n’est que ça.
La scène du train nous présente Joe dans la fleur de l’âge, gambadant d’un wagon à l’autre. Lars nous rappelle que la toxicomanie tire son origine d’une envie de rendre la vie plus marrante et moins moche. Et c’est par le ludisme que Joe et sa copine vont développer leurs appétits d’ogresses. Le but du jeu? Se taper le maximum de types durant le trajet pour remporter un sachet de bonbons au chocolat. Comme à son habitude, larsouille déstabilise nos attentes en transformant la virée borderline de deux gamines tordues en compétition bouffonne. D’ailleurs Nymphomaniac nous épargne aussi la tarte à la crème de l’enfance malheureuse ou de l’abus sexuel, en refusant de psychologiser la compulsion. Joe ne baise pas en réponse à un vieux traumatisme, ni contre de l’argent, mais parce qu’elle éprouve l’acte sexuel de façon mystique. Joe baise comme d’autres prient, c’est une natural born niqueuse et c’est loin d’un hasard si on entend en ouverture de ce passage le Born to Be Wild des Steppenwolf. Ce voyage en train nous montre une jeunette insolente, futée et manipulatrice, mais comme peuvent l’être les enfants.
Paradoxalement, Joe représente ici l’innocence, désinhibée, débridée et irresponsable. Le contraste entre sa pureté non-civilisée avec la rigueur mortifère des gens «normaux» prend forme lors du face à face entre Joe et les passagers bien peignés à qui elle fait semblant de demander où se trouvent les toilettes. C’est en particulier le visage de la femme présente dans cette cabine qui fait rire, paupières baissées, faciès de momie haineuse. Elle pourrait mourir de jalousie. Le pouvoir de Joe est de révéler aux gens ce qu’ils sont : des êtres dévorés par la frustration, leur incapacité à libérer leurs instincts, castrés par leur éducation. Joe enlève la muselière au pit bull qui grogne et bave au fond d’eux. Et c’est évidemment pour cette raison que le monde la méprise. Elle rappelle à l’homme que son travail, sa famille, sa dignité, c’est du vent. À quel point il est facile de broyer les illusions qui lui permettent de se prétendre meilleur qu’elle. Un jeu d’enfant que les adultes font mine de détester tout en envoyant quand même une bonne giclée sournoise dans la bouche de la catin sacrée. Joe le dira plus loin, « On peut résumer les qualités humaines en un mot : l’hypocrisie ». Il ne faudra pas nous le dire deux fois Joe, et c’est en mettant à jour le mensonge des bonnes gens qu’elle participera à anéantir les fondements pourris de notre civilisation. L’atout mis en avant dans la scène de la pêche à la mouche est aussi la destruction du langage, du moins du signifiant et du signifié : le langage n’étant qu’un moyen de contrôle déguisé en échange, comme l’argent. C’est la copine de Joe, B, qui lui fait un cours accéléré de communication avant le top départ de la course au gourdin. On se contente alors de questions débiles, auxquelles on peut répondre par oui ou non, ou alors on raconte de petites histoires. Joe apprend vite et pousse le vice jusqu’à faire mine d’être attardée, en parlant aux gentils messieurs de son pauvre hamster Betty. Et plus c’est gros mieux ça passe. Les gens aiment qu’on leur mente. Cette scène est également la revanche de Bess dans Breaking the Waves, Joe porte le même shorty en vinyle rouge que la martyre enfilait lorsqu’elle s’en allait coucher avec des hommes pour satisfaire son mari infirme. Joe s’émancipe des besoins des autres, pour ne penser qu’aux siens. Un égoïsme salvateur. La nymphomanie de Joe est addiction dans le sens où elle se réapproprie le terme clinique de la maladie pour définir son mode d’existence. En revanche elle n’a rien d’une geignarde en recouvrance, c’est une guerrière. Possédant le caractère antisocial des authentiques toxicos : ceux qui ne souhaitent pas guérir. Si la société considère nos seules sources de plaisir comme mauvaises, alors soit : soyons mauvais. Guérir de quoi après tout? Même si Joe manifeste une envie d’aller mieux à la fin du film – un retour à la morale qui sera de courte durée et finira en ignoble queue de poisson – elle nous dit surtout que toute notre vie on tourne en rond dans une cage en attendant qu’on nous donne la permission de mourir. Mieux elle affirmera que «Tuer est la chose la plus naturelle chez un être humain» annonçant la conclusion antihumaniste qu’incarnera l’architecte de The House That Jack Built. Après le baisage à la chaîne, que reste-t-il pour nous rendre insensible, sinon le meurtre en série? L’image la plus marquante de cette séquence reste bien sûr le regard vampirique de Stacy Martin fixant le type marié à qui elle vient de pomper son potentiel futur gosse. Un filé de sperme glissant de la main avec laquelle elle s’essuie, figurant une survivance de Lilith la voleuse de semence et reine des succubes.
Keep on thinking about the chocolate sweeties Joe <3

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