© Les Films du Losange / Christian Geisnaes

A la fois immobile et vertigineux, Nymphomaniac traverse l’espace-temps, trouvant la grâce dans l’abjection, quêtant même le romanesque dans les jeux de rôles, soutenant sans cesse la dimension ludique de ce que nous regardons.

PAR ROMAIN LE VERN

Par une froide soirée d’hiver, un homme (Stellan Skarsgård) découvre une femme (Charlotte Gainsbourg) rouée de coups. Après l’avoir ramenée chez lui, il soigne ses blessures, interroge sa vie. Elle lui raconte en huit chapitres successifs le récit de sa vie aux multiples ramifications et facettes, riche en associations et en accidents.

Tel quel, Nymphomaniac ressemble à une hydre à deux têtes, un corps en ébullition, en pleine expérimentation. Les premiers chapitres posent les bases d’une odyssée passionnante. Joe (Chalotte Gainsbourg) se confie à Seligman (Stellan Skarsgard), l’homme ayant trouvé son corps dans le froid, et raconte sa quête de jouissance à travers différentes expériences sexuelles. Cette conversation nimbée de mélancolie révèle des oppositions entre l’homme et la femme, la métaphysique et le physique, la pratique et la théorie, l’intuition et la raison. Comme le bilan d’une vie avant de mourir.

Nymphomaniac impose d’emblée un mystère, un recueillement. La douceur, l’abnégation et le dénuement de Charlotte Gainsbourg (troisième collaboration de l’actrice et du réalisateur après Antichrist et Melancholia) donnent envie de voir au-delà de la provocation apparente. Dans les flashbacks, évoqués oralement par Joe et fantasmés visuellement par Seligman, l’héroïne est incarnée par Stacy Martin, actrice qui partage la même morphologie que Gainsbourg. Enfant, elle contemplait la nature, touchait les hêtres avec son père (Christian Slater), imitait la grenouille avec son amie.

Puis les jeux naïfs du paradis vert se sont évanouis lors d’une première fois, faisant basculer Joe de l’autre côté du miroir, la transformant en femme végétale, nourrie par la même fascination pour la découverte ésotérique et le ludisme assumé. On retrouve cette part d’inconscience dans ses jeux avec les hommes, mariés ou pas, fascinés toujours, cédant aux avances (chapitre 1, Le parfait pêcheur à la ligne). Les proies mordent facilement à l’hameçon quitte à perdre le sens commun, comme Monsieur H. qui abandonne sa famille sur un coup de tête. Une réaction qui prend Joe au dépourvu, elle qui joue en solitaire, ne maîtrise pas ses émotions ni celles des autres.

Cela donne lieu à une scène à la fois absurde et horrifiante, ponctuée par un hurlement, où la femme de Monsieur H. (Uma Thurman) débarque avec ses trois enfants chez sa rivale et les oblige à regarder le secret d’alcôve (chapitre 3, Madame H.). Soudain, Joe réalise les conséquences de ses actes, la cristallisation des hommes éplorés et les ravages de sa nymphomanie : ses jeux peuvent provoquer la souffrance, la ramène à la douleur qu’elle tente d’oublier, celle de voir le corps malade, avili, de son père à l’hôpital (chapitre 4, Delirium).

Pour Joe, les hommes baisent tous de la même façon, sans imagination. Jérôme (Shia LaBeouf), lui, est différent, présent à chaque étape importante de sa vie. C’est l’homme qui a pris sa virginité et qui l’a initiée au monde du travail (chapitre 2, Jérôme). Soudain, lorsqu’il disparaît, le désir la travaille et son corps se paume dans le cosmos, pointé vers l’infini. Joe ne comprend pas pourquoi l’absence de cet homme la contrarie autant, la contraint à chercher des bouts de lui chez les différents voyageurs d’un train.

Passif et délicat, Seligman écoute les turpitudes de Joe. Il s’exprime en métaphores, en citations, en références pour transmettre comme se protéger. Chez lui, le plaisir vient de l’érudition : il a une culture vertigineuse et une forme de sagesse mais ne possède pas l’expérience de vie de celle qu’il a recueillie. C’est pour cette raison qu’il éprouve du scepticisme et assimile certains souvenirs de Joe à des élucubrations lorsque, par exemple, elle évoque un miracle, le retour de Jérôme, un ange silencieux, descendu du ciel, la main tendue.

Tout passe par le regard, la parole, l’imagination. Tout est affaire de croyance. Nymphomaniac est un film sur la mémoire, l’enrichissement mutuel, la fusion espéré du corps (Joe) et de l’esprit (Seligman). Et cette fusion est sur le point de se produire dans le dernier chapitre (Chapitre 5, La petite école d’orgue). L’utilisation opératique d’un split-screen (écran scindé en plusieurs) sur un prélude de choral de Bach traduit la naissance d’une émotion, la montée d’un orgasme longtemps convoité, convoquant quelque chose de bestial, de lyrique, d’indéfinissable. Dans cette jungle mentale, Joe espère que l’alchimie entre ce que son corps éprouve et ce que son cerveau fantasme lui donnera enfin accès au plaisir, Graal suprême.

Le texte, très beau, permet à Lars Von Trier de régler quelques comptes (et même quelques polémiques) avec les autres et, une fois encore, avec lui-même. Lars qui a accordé une grande importance aux points de vue féminins (Breaking The Waves, Les Idiots, Dancer In The Dark, Dogville, Melancholia etc.) trouve son double en Seligman, conversant sereinement avec les femmes, moins dans la condamnation que dans la compréhension, interrogeant la pulsion sexuelle comme sa détestation. Les faiblesses du film résident dans ces quelques dérèglements, ces fautes de goût, du symbolisme aux réflexions superflues sur le sionisme ; autant de bâtons donnés pour se faire battre et de péchés véniels dans ce monument. On pense, bien sûr, à Georges Bataille.

Plus radical, plus extrême, Nymphomaniac – Volume 2 fait passer tout ce qui a précédé pour une attraction Disney. Il reprend là où le plaisir s’arrêtait brutalement, dans la parfaite continuité des confessions et des souvenirs de la Shéhérazade nymphomane, dans la même qualité d’écoute réciproque, dans un climat nocturne de conte aux boucles oniriques continuant d’aiguiser l’esprit et d’éprouver le corps. Dès potron-minet, cette conversation s’autodétruira, s’évaporera dans le creuset de l’imagination.

Il importe donc d’écouter, assez religieusement, les derniers échanges doctes entre Seligman et Joe. En pesant le poids de chaque mot, Lars Von Trier travaille la durée, change les visages comme dans un cauchemar froid et raconte au fond la même histoire depuis toujours : la description d’un monde en proie aux forces du mal. Une malédiction qui chez le réalisateur Danois se répète sur des générations et qui se matérialise en tueur en série (Element du crime, 1984), en virus (Epidemic, 1987), en nazis (Europa, 1991), en nouveau-né (L’hôpital et ses fantômes, 1994), en marins sadiques (Breaking The Waves, 1996), en sorcières (Antichrist, 2009).

A chaque fois, les personnages, témoins impuissants du tragique, cherchent à exorciser ce qui les empêche de vivre ou ce qui les obsède, ne trouvent que des refuges ésotériques (l’hypnose, l’auto-persuasion, la croyance, la mythologie, le vaudouisme, les légendes etc.) et n’en réchappent point. Dans Nymphomaniac, Joe est convaincue d’être une mauvaise personne et, pour se soigner, se rend chez un docteur SM (Jamie Bell, inflexible, flippant comme un démon Pasolinien) pour récupérer un corps qui a foutu le camp. Lars Von Trier se moque bien des métaphores, des digressions poétiques, de la psychologie de bazar pour rappeler à quel point nous sommes minuscules, largués avant même d’avoir réfléchi, dépassés par des forces obscures. Quelque chose d’insaisissable et d’indéfinissable qui n’a pas fini d’alimenter la mélancolie. Un émerveillement et un désarroi constants, universels et intemporels face aux mystères de la vie.

Pour comprendre cette nécessité de confession et d’écoute, il faut fouiller dans la vie de Lars Von Trier et revenir sur la révélation d’un secret bouleversant. Lorsqu’à 33 ans, le cinéaste apprend le secret de sa naissance – un secret que toute sa famille savait, sauf lui, et qu’il a dû percevoir comme un complot paranoïaque (seul contre tous). Ainsi, sa mère, sur son lit de mort, lui a révélé la vérité : son père, décédé dix ans plus tôt, n’était pas son père. Son vrai père était Fritz Michael Hartmann, un magistrat de Copenhague ayant comme ascendants deux grands compositeurs danois (J.P.E. Hartmann et Niels Viggo Bentzon). C’est ce qu’il avait tenté d’expliquer lors de la fameuse conférence de presse Cannoise de Melancholia, en s’embourbant.

Une mauvaise histoire pour continuer à vivre. Lars Von Trier a ensuite découvert et compris le passé de sa mère, n’a jamais accepté le fait qu’elle ait couché avec un autre homme que son père (puis, il le découvrira plus tard, avec d’autres hommes) ou, encore, de se comporter en égoïste. Cette révélation a lieu en 1990 et deux ans après avoir raconté Médée, Lars va se concentrer sur les personnages féminins dans la douleur : la femme qui accouche d’un bébé monstrueux (L’hôpital et ses fantômes, 1994) ; la femme qui couche avec d’autres hommes pour satisfaire les fantasmes d’un mari impuissant (Breaking The Waves, 1996) ; la femme qui se perd dans une communauté régressive (Les Idiots, 1998) ; la femme qui fredonne la mélodie du malheur (Dancer in the dark, 2000) ; la femme abusée, rejetée, qui se venge des autres (Dogville, 2003) ; la femme végétale qui veut castrer son mari (Antichrist, 2009) ; la femme consumée par l’ennui qui attend la fin du monde (Melancholia, 2011). A travers cette nymphomane racontant sa vie et la mort de son corps, Lars Von Trier pourrait bien avoir signé un de ses films les plus personnels, les plus terminaux, les plus mal aimables aussi.

Bien entendu, en regardant Nymphomaniac, on passe de « mauvais moments ». Des scènes parfois moralement et cinématographiquement indéfendables comme cette autocitation d’Antichrist (jusqu’à l’utilisation ironique du Lascia ch’io pianga de Händel). Mais faut-il rappeler que voir un film n’est pas nécessairement un bon moment à passer ? Faut-il rappeler aussi que les grands films sont toujours ceux qui ne font pas l’unanimité ? Ces scènes qui nous agressent, nous flagellent et nous punissent agissent comme un mal nécessaire, pour révéler la part de beauté inhérente au monde. Car la beauté existe, en dépit de cet appartement de vieux garçon aux allures de cimetière abhorré de la lune, sentant le renfermé et le sperme, déprimant comme une cellule de prison, en dépit de la peur du soleil, en dépit des ruelles labyrinthiques et des murs de briques. Et lorsque Lars Von Trier filme la beauté, c’est l’aube qui se lève sur les ruines de la nuit.

Dans ce second volume, certains risquent de voir en Joe/Charlotte Gainsbourg un double de Lars Von Trier, notamment lorsque l’auto-diagnostiquée nymphomane rappelle la nécessité de polémique pour maintenir la démocratie. En fait, il faut chercher un double de Lars chez Seligman, petit garçon dans un corps adulte qui se cache derrière son érudition une peur du contact humain et à qui l’on raconte une mauvaise et sale histoire avant d’aller se coucher. Un môme privé de rêves et d’abandon, flippé par la mort et ce ciel bizarre entre chien et loup, qui se souvient de sa mère en panne d’histoires affirmant que beaucoup de gens mouraient en dormant, d’arrêt cardiaque, d’embolie, de congestion cérébrale.

On peut bien sûr faire abstraction de cette dimension cathartique. On peut voir, lire, déchiffrer ce film par essence impur et équivoque d’une autre façon, toute aussi intime, universelle : l’odyssée physique et métaphysique d’un corps. A la fois immobile et vertigineux, Nymphomaniac traverse l’espace-temps, trouvant la grâce dans l’abjection, quêtant même le romanesque dans les jeux de rôles, soutenant sans cesse la dimension ludique de ce que nous regardons.

Ce monument, désormais recousu, assène des réponses (sur les vicissitudes, la vie, le monde) mais pose une seule et simple question: c’est quoi un corps? Une question qui amène d’autres questions : à quoi sert un corps? Comment on l’utilise? Comment on communique? Comment on se fait comprendre? Comment on traduit ce qui (nous) dépasse? Pourquoi un corps saigne ou nous échappe? Nymphomaniac donne ainsi, à comprendre, le plus crûment, le plus atrocement, le plus sublimement, ce que signifie « composer » avec un corps. On naît et on meurt avec lui. Mais comment faire pour qu’il marche, qu’il ressente, qu’il transporte. Est-ce qu’une élévation spirituelle est possible ? Mieux vaut vivre – et se complaire – dans la culture ou dans le sexe ? Aucun des deux puisqu’il n’y a, pour Joe comme pour Seligman, aucune joie possible, aucune récompense d’amour et, en revanche, beaucoup de tristesse.

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