[BERTRAND MANDICO RÉDACTEUR EN CHEF] Plus encore que le grand hit de Mandico qu’est Les Garçons Sauvages, il faut voir et revoir son Notre Dame des Hormones pour saisir en quoi ce cinéma-là ne ressemble définitivement qu’à lui-même.

PAR GAUTIER ROOS

“Où dehors règnent paix, calme et déclin.”

Isolées dans une maison de campagne pour répéter une pièce de théâtre, deux actrices croisent la route d’une créature “sans orifice et sans membre” lors d’une promenade dans les bois. Une fois ramenée à la maison, la bête, bien aidée par un appendice proéminent, suscite toutes les convoitises du tandem.

Voyage au cœur de la chair: à la simple lecture du pitch, on comprend qu’on vient d’atterrir en terre mandiquienne (l’expression est moche mais à propos), ce royaume du songe où l’organique reprend ses droits après des décennies de spoliation indues. L’idée d’un monde où le règne biologique est aboli – animal, végétal, minéral – est une constante dans l’œuvre déjà bien établie du Monsieur. Un arbre peut jouir après avoir reçu un coup de fouets sur les fesses, une flore mal taillée peut s’inviter du jour au lendemain sous nos aisselles, et les meubles de la maisonnée peuvent revêtir des contours humains dans la plus pure tradition de Jean Cocteau.

Mais le film convoque une autre ligne, et brise une convention qui embarrasse encore tant de cinéastes soucieux de respectabilité et de smileys enjoués dans Télérama: celle du sublime et du trivial. En allant puiser dans une excentricité débridée bien française, le film pose un hommage aussi fort au bis italien (un coup d’œil à la BO persuadera les yeux et oreilles distraites) qu’au Femmes femmes de Paul Vecchiali, elles-aussi incapables de restituer la vie autrement que par un jeu outrancier bien éloigné des sentiers naturalistes.

Les conversations entre les deux tragédiennes jouent la carte du kitsch et du grotesque, galvanisées par une intonation en toc qu’on imagine volontiers refréquencée en post-prod: un dialogue suranné, hors-temps, quelque part entre un film du dimanche soir et une copie VF de Sunset Boulevard. Rarement diction aussi artificielle n’aura trouvé meilleur écrin: la fantocherie du projet tient complètement, et on se demande si elle ne contribue pas à faire de NDDH le plus beau film de son auteur, une ode aux pulsions primaires savamment sophistiquée.

Un autre indice installe le film à part sur la carte du cinéma français: le spectre de Delphine Seyrig, d’abord convoqué sous forme d’une robe couleur Lilas (Peau d’âne) puis d’une affriolante tunique grise lamée (Les lèvres rouges). Une magic box où l’on passe du film le plus populaire de l’histoire du cinéma français à Harry Kumel: on l’avait secrètement rêvé, Bertrand Mandico l’a fait.

Mais le film est une boite à souvenirs bien plus vaste encore, un grand banquet cinéphile qu’on ne se lasse pas de jouer en replay pour y déceler la citation qu’un œil absorbé à l’avant du plan aurait loupée. Lors d’un travelling latéral forestier embrassant le pas des deux actrices, la caméra semble ne pas voir un imposant visage de marbre installé dans un buisson. L’auteur de ces lignes était convaincu que le plan citait directement Le Magicien d’Oz et la découverte de son tin man (l’Homme de fer-blanc en français). Manque de bol : en replongeant dans la séquence originale, j’ai réalisé, non sans déception, que les scènes n’avaient pas grand chose en commun, si ce n’est le visage impassible du personnage, par définition statique. Grand réconfort malgré tout : je reste convaincu que le film prête le flanc à mille rapprochements cinéphiliques possibles, rêvés, fantasmés, qui relèvent peut-être d’un très personnel délire herméneutique, mais qui n’en sont pas moins valides. On est un grand cinéaste démocratique, conviant tout le monde à sa table à l’heure du dîner, ou on ne l’est pas.

Cité d’émeraude dont tous les éléments semblent chargés d’une sexualité, le film raconte la hantise de finir “au cimetière des actrices oubliées”, lieu de damnation que le contact avec la Chose permet à première vue d’éviter. Les tons verts et violets évoquent évidemment la rencontre entre la nature et les peaux humaines, mais travaillent aussi une pourriture obscène tapissée dans les moindres recoins du film. On célèbre Dame Nature autant qu’on la craint. La séduction de la créature squameuse peut vite se retourner en répulsion (il faut imaginer une version bêta d’Alien, à qui on aurait greffé le doigt d’ET, et qui pousserait les cris spasmiques entendus dans le berceau d’Eraserhead). La transformation du corps, son érosion comme son envie de fusion avec l’extérieur (ce qui renvoie finalement à un vieux désir enfantin), reste jusqu’à l’épilogue la clef de voûte du film.

On laissera aux spectateurs qui n’ont pas encore vu cette merveille le soin d’explorer d’autres pistes, d’emprunter les chemins tracés par Rollin, Robbe-Grillet, Rivette, Kubrick et von Trier (si si, on vous jure). Et probablement beaucoup d’autres voies, hallucinées ou arraisonnées, qui ne relèvent évidemment plus du délire : c’est ainsi qu’il faut arpenter ce jeu de pistes. Et c’est ainsi qu’on reconnait un film monde, peut-être le plus beau depuis – alerte déclaration sujette à polémique – Mulholland Drive.

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