Tandis que les astronomes scrutent les galaxies les plus éloignées en quête d’une probable vie extraterrestre, au pied des observatoires, des femmes remuent les pierres, à la recherche de leurs parents disparus. De l’infiniment petit, de l’infiniment grand, de l’infiniment nous.

PAR THÉO MICHEL

Notre planète bleue n’a qu’une seule tâche brune, visible de l’espace, sans le moindre degré d’humidité. Il s’agit en réalité de l’immense désert d’Atacama. Et si on vous dit ça, c’est pas parce que nous sommes doctes en géo mais bien parce qu’on l’apprend via le narrateur et réalisateur Patricio Guzmán, via sa douce voix-off. Autant le savoir, cette région, du nord du Chili – à laquelle le réalisateur se révèle fortement attaché – sera le lieu principal de son film, c’est précisément là où le ciel et la terre convergent. Un lieu qui selon lui, correspond à la porte vers le passé. Une région figée comme un livre à jamais ouvert comme une blessure béante sur l’histoire tragique de son pays. En découlera une trilogie anthropo-cosmique (Nostalgie de la lumière, Le bouton de nacre et La Cordillère des songes, qui n’est pas encore sortie) – illustrant et mêlant une réflexion sur les étoiles mais aussi les effets du temps, la mémoire collective et son effacement lors des évènements sous le régime de Pinochet.

Ainsi, au Chili, à trois mille mètres d’altitude, les astronomes venus du monde entier se rassemblent dans le désert d’Atacama pour observer les étoiles. Car la transparence du ciel est telle qu’elle permet de regarder jusqu’aux confins de l’univers. C’est aussi un lieu où la sécheresse du sol conserve intacts les restes humains : ceux des momies, des explorateurs et des mineurs. Mais aussi, les ossements des prisonniers politiques de la dictature. Tandis que les astronomes scrutent les galaxies les plus éloignées en quête d’une probable vie extraterrestre, au pied des observatoires, des femmes remuent les pierres, à la recherche de leurs parents disparu …

Dans les années 70, Patricio Guzmán s’avoue un “témoin privilégié” des convulsions d’un pays en totale mutation politique avec l’ascension de Salvador Allende. Après avoir fait des études de cinéma, Guzman documentarise la politique. Déjà, l’urgente nécessité de transmettre, d’enregistrer l’effervescence du présent pour la mémoire. Comme il le dit à raison: «un pays sans cinéma documentaire, c’est comme une famille sans album de photographies»; il est donc important d’en faire. La Bataille du Chili: la lutte d’un peuple sans armes (trilogie parue entre 1973-1979) L’insurrection de la bourgeoisie en 1975, Le coup d’état en 1977 et Le pouvoir populaire en 1979, tant d’œuvres qui évoquent la période du socialisme à la chilienne sous Allende, donnant sans cesse la parole aux victimes pendant les années de la dictature.

Avec Nostalgie de la lumière, Guzman creuse cette veine, mais avec une épaisseur humaine, un regard endurci sur le monde, parlant non seulement de son pays, mais aussi de notre place dans ce monde et surtout de l’univers. Pour lui, la mémoire est importante: «Je suis convaincu que la mémoire a une force de gravité. Elle nous attire toujours. Ceux qui ont une mémoire peuvent vivre dans le fragile temps présent. Ceux qui n’en ont pas ne vivent nulle part», assène le réalisateur à la fin du film. Et nous renvoie aux premières images, lorsque Guzman zoome au plus près des rouages, des rails, d’une machine qui semble se déplacer en un mouvement circulaire. Cette vision morcelée crée distorsion à l’identification de l’espace et de ce qu’il se passe sous nos yeux. Ainsi, par une succession de plans de moins en moins serrés, le découpage visuel vient nous révéler petit à petit l’entièreté de l’objet : un télescope. Cet objet pour le moins imposant nous rappelle d’emblée une caméra sur ses rails de travelling.

Au-delà de son amour pour l’astronomie, Guzman pose sa caméra dans le désert d’Atacama comme un scientifique qui s’interroge sur le ciel, mais aussi et surtout, la Terre. Le film se divise alors en deux explorations (un double présent tout au long le film) : l’astronomie d’un côté et la terre de l’autre (avec les traces d’une civilisation autochtone et les cadavres de déportés politiques assassinés). Mêlant alors zoom et dé-zoom (comme le montre la séquence d’intro), micro et macrocosme, souvenir et oubli, jeunesse et vieillesse, grain de sable et étoile, mouvement et fixité, silence et musique, liberté et prison… Tel un véritable télescope, la caméra de Guzman est fixe. Contemplant les ruines du passé. Le silence du désert renvoie à ce calme après la tempête, un silence morbide. Les plans sont lents, le cinéaste veut capturer le temps, le filmer. Violeta, l’une des vieilles femmes présentes dans le désert et qui cherche le corps de son mari depuis plus de vingt ans, veut absolument le retrouver avant de mourir. Son corps est mouvant alors que la caméra est fixe. Est-ce peine perdu face à cet immense désert où la douleur a envahi les lieux? L’espoir est sa seule force. D’autres plans dans le film figent les corps, immobiles. Ses plans déstabilisent, le spectateur ressent vraiment le temps qui passe, soit figer le temps pour mieux le contempler. Un temps qui passe malgré tout, comme le soulignent les nombreux time-lapse de ciel étoilé au-dessus de l’observatoire, sans perdre de vue que les étoiles que nous voyons se trouvent à des années-lumière. Comment restituer à l’image ce qui n’est plus ? De ce vide et de ce temps qui dévore ? Impossible d’oublier les séquences cosmiques et sa musique magistrale qui vient rapprocher le film des grandes séquences cosmiques du cinéma (The tree of life, Melancholia, 2001, l’Odyssée de l’espace…).

Peut-on oser renommer le film Nostalgie de la poussière ? Et ainsi voir le film comme un hommage au cinéma et plus précisément celui de la pellicule ? Ce temps révolu que de nombreux de cinéastes et opérateurs actuels semblent regretter, disant alors que le numérique perd en matière, en texture organique ? Quand on sait que le film fut le dernier à être projeté au cinéma La Clef dans le cinquième arrondissement à Paris. Nostalgie de la lumière, Nostalgie du cinéma, poussière et voie lactée – le passé qui se dérobe. Une chose est sûre c’est que l’on attend son prochain film, La Cordillère des songes, pour une fois encore, être émerveillé, mais aussi toucher par la force de ses images et de ses mots – d’un cinéaste important (à l’instar d’un Chris Marker ou Claude Lanzmann). Un film qui, après avoir exploré le nord de son pays dans Nostalgie de la Lumière et le sud dans Le bouton de nacre, questionnera dans ce troisième volet, la beauté mystérieuse de la Cordillère des Andes et son empreinte dans la vie et l’âme des Chiliens. Soit des films nécessaires, sur l’importance infinie de la mémoire collective et individuel face à la fragilité du temps.

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