La série No man’s land, brillamment réalisée par Oded Ruskin et non moins brillamment scénarisée par Xabi Molia, est la vraie bonne nouvelle sérielle de cette fin d’année. Diffusée sur Arte, elle s’avère synchrone avec le chaos qui agite tout le monde.

Quand c’est bien, il faut le dire (et l’écrire). Quand c’est super bien, il faut le hurler pour que le maximum de gens l’entendent! Produite par Haut et Court, la série israelo-française No man’s land, tournée avec une équipe provenant d’une quinzaine de pays et diffusée actuellement sur Arte, vaut la peine qu’on s’égosille: c’est une excellente surprise, dans laquelle une histoire familiale (un frère part à la recherche de sa soeur disparue) rencontre l’Histoire du monde (la Syrie, les combats, Daech, les kurdes…). Une série créée par Ron Leshem, écrivain et cocréateur de la série Euphoria, adaptée aux Etats-Unis, et Amit Cohen, cocréateur de False Flag qui, sans en avoir l’air, s’inscrit pleinement dans l’époque, à la croisée des cultures. A dire vrai, sur le papier, rien ne laissait penser à une telle réussite. On n’a rien contre Félix Moati et Julia Faure mais le postulat de base avec les turpitudes de leurs personnages (la volonté d’un couple d’avoir un enfant mise en analogie avec les infos du monde qui va mal ailleurs, soit la pulsion de vie vs la pulsion de mort) laisse craindre quelque chose de hors-sol, de binaire, d’artificiel. Et l’on redoute accessoirement de s’embarquer dans un ersatz entre Les Filles du soleil ou Sœurs d’armes. Il n’en est heureusement rien.

En partant sans effets, No Man’s Land est une série qui grandit à mesure que les épisodes défilent, qui nous embarque par son épaisseur humaine. Le pilote n’inspire qu’une reconnaissance polie des qualités. Puis, dès le deuxième épisode, lorsque la machine se met en route et que différents points de vue s’entremêlent, ça devient de mieux en mieux. Par l’intermédiaire de flashbacks pour chaque protagoniste, la série nous raconte, avec une vraie adresse dans le montage, comment tout le monde a sombré dans le chaos: la trajectoire de la disparue Anna (Mélanie Thierry), archéologue française déclarée morte lors d’un attentat survenu en Égypte en 2012; celui de son frère (Félix Moati donc) qui, deux ans plus tard, croit la voir de dos lors d’un reportage télévisé sur un bataillon international engagé aux côtés des troupes de combattantes kurdes des Unités de protection de la femme (YPJ) luttant contre Daesh dans une Syrie en pleine désagrégation. Puis celui de trois amis d’enfance anglais, issus des quartiers populaires de Londres, arrivant en Syrie pour participer au djihad, motivés et enthousiastes à l’idée de combattre les infidèles et de contribuer à l’établissement du califat autoproclamé… Et ainsi de suite.

On se laisse complètement happé aussi bien par l’audace du sujet que par la puissance de son traitement, à la fois très écrit et très réaliste, quittant un monde occidental à l’aube des attentats de Charlie et du Bataclan pour rejoindre la Syrie déchirée entre Daesh et les combattant kurdes. Il y questionne l’engagement de gens ordinaires au nom d’idéaux pour lesquels se battre et, corrélat, l’embrigadement et ce des deux côtés. Il dissèque un univers parano aux nombreux faux-semblants. Il regarde comment des occidentaux, qui jusque là n’avaient pas à se battre pour quoi que ce soit, doivent désormais choisir un camp. Le fait de situer le récit en 2014 est une manière de comprendre ce qui nous a frappé, de façon introspective et mondiale. Et de l’affronter sans ornière, d’oser regarder l’horreur en face: plusieurs séquences, dont une effroyable séquence de décapitation dans l’épisode 4, glacent le sang. Ce n’est pas une série franco-française, mais bien une série qui grandit, à la croisée des cultures, sans diabolisation ni jugement moral, juste un besoin de mettre des mots et des images sur ce qui nous dépasse.

Cette prise de risque, où chacun doit abandonner ses petites habitudes et doit s’habituer à vivre sous les bombes, s’avère une aubaine pour les comédiens qui trouvent là un moyen de se révéler ou de se surpasser: Felix Moati, que l’on n’aurait jamais imaginé là-dedans, n’a peut-être jamais été aussi bon que dans ce rôle de jeune occidental rongé par la culpabilité qui a besoin de régler des choses avant de devenir père et se perd par amour; Mélanie Thierry, actrice tellement sous-estimée, rappelle à quel point elle est grande, parfaitement crédible dans un rôle casse-gueule qu’elle campe avec fébrilité; Souheila Yacoub, déjà remarquée dans la série Les sauvages, impeccable en combattante kurde arborant une dureté d’apparence et une sensibilité refoulée qui crève le coeur ou encore l’incroyable révélation James Krishna Floyd, dans le rôle le plus complexe et le plus ambigu la série et dont on ne dira rien. On pourrait avoir peur de l’europudding à la sauce Alejandro González Iñárritu, la série y échappe miraculeusement, jusqu’à sa chute brutale et inattendue – une ellipse déconcertante résumant la morale de ces 8 épisodes digne des grands films d’espionnage: tout le monde ment pour la bonne cause. C’est beau d’avoir de l’ambition, ça l’est encore plus quand c’est à la hauteur.

Visible sur le site de Arte en cliqnant ici.

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