Avec «L’art du regard», NICOLAS WINDING REFN présente une hallucinante collection de 316 affiches de films oubliés du «cinéma d’exploitation» (sale, interdit, dérangeant, érotique, violent; tout ce qu’on aime) des années 1960/70 et continue sa noble ambition d’ériger le mauvais goût en art majeur. Un ouvrage poético-trash qu’il est beau comme un camion. NWR a bien raison d’en être fier.

INTERVIEW & PHOTO: ROMAIN LE VERN

Nicolas, avez-vous vu les films érotiques et violents dont vous reproduisez les affiches?
Nicolas Winding Refn: Non, la plupart des films sont perdus, j’ai dû en voir 5 en tout. Je crois que 40% des films sont quand même disponibles chez Something Weird Video. Mais le reste, c’est-à-dire les 60%, sont perdus à jamais. J’ai appris que The Nest of the cuckoo birds (1965), que l’on pensait perdu, a été retrouvé. En apprenant ça, je voulais découvrir quelque chose d’unique comme lorsque j’avais découvert les films d’Andy Milligan. Je sais que pas grand-monde n’approuve son cinéma mais moi, j’aime vraiment beaucoup. Ses films ne sont pas bons mais ils sont uniques et ça rappelle à n’importe quel esthète que rien ne peut être de bon goût. Pour finir sur Milligan, j’aimais beaucoup qu’il se batte avec sa sexualité au moment de filmer. Il est mort dans les années 80 du sida sans obtenir la moindre reconnaissance, son parcours me bouleverse un peu. Il y a tellement de cinéastes que je trouve sous-estimés comme Curtis Harrington, le réalisateur de Night Tide (1963), avec Dennis Hopper, qui mériterait une reconnaissance.

Comment avez-vous eu connaissance de ces films oubliés?
NWR : Par mon ami, le journaliste Jimmy McDonough qui traînait souvent à Time Square dans les années 70. Un jour, il m’a appelé parce qu’il vendait sa collection d’affiches d’époque et m’a demandé si je voulais les acheter. Il me savait collectionneur et savait que le caractère des affiches me séduirait. Convaincu, je les ai achetées mais j’ignorais leur nombre. Huit jours après, une centaine de posters arrivaient chez moi et c’était toutes des affiches sulfureuses. Ma première réaction a été de me dire : “qu’est-ce que je vais faire de tous ces films?” En les regardant, c’était comme un retour vers le passé, un retour vers une époque qui n’existe plus et qui n’existera plus jamais. Une époque où ces films issus de la pré-pornographie, c’est-à-dire qu’ils avaient pour objectif de vendre le péché, sans pouvoir en parler, étaient subliminaux et les producteurs roublards pour fuir la censure. Et où nous étions aussi plus courageux. Quand vous ne pouvez pas être aussi directs, vous devez trouver d’autres moyens pour vous exprimer. C’est ma définition de l’art : l’art ne peut s’épanouir que dans les contraintes, dans l’allusion, le suggéré. Je me suis alors dit qu’avec ces affiches dingues, j’avais matière à composer un livre d’art. En attendant, j’ai tout placé dans un placard fermé à clé. Pour moi, ces affiches de films considérés comme sans valeur, bons pour les pervers et ceux qui fouillent dans les poubelles, tiennent de l’oeuvre d’art. Faire du grand art avec des choses prétendument toxiques ou sales : le concept me parle. Comme je voulais réaliser quelque chose de conséquent, je voulais composer le livre d’affiches le plus cher jamais fait, avec mes propres moyens. Je me suis rendu dans une maison d’édition à Londres publiant des livres d’affiche et j’ai demandé combien coûtait le livre d’affiches le plus cher chez eux. On m’a répondu 140 dollars, alors j’ai dit : ok, le mien coûtera 150 dollars. Et le livre est si lourd que vous pouvez tuer quelqu’un. Tuer au nom du sexe!

D’ordinaire, vous collectionnez les affiches?
NWR : Je suis moins fasciné par les affiches de films que par des images extraites de certains films. D’ailleurs, j’ai conçu ce livre d’affiches comme on conçoit un film. Chaque affiche a une signification et il fallait veiller à ce que le livre soit passionnant à livre, qu’il ne soit pas redondant, il fallait l’organiser et j’ai vraiment envisager cette organisation comme du montage. C’était très relaxant car je n’avais pas besoin d’inventer toutes ces images. J’ai beaucoup aimé ce processus. De plus, j’’ai achevé le livre exactement au moment où je finissais le tournage de The Neon Demon à Los Angeles.

Vous aimeriez réaliser un pur film érotique comme Love de Gaspar Noé ou un nudie dans la pure tradition de ceux que l’on visionnait dans les années 70?
NWR : Figurez-vous que non. Je me suis souvent rendu compte que lorsque je filmais la nudité, je ne prenais aucun plaisir, je m’ennuyais beaucoup. Je n’ai jamais trouvé la nudité excitante, à tourner comme à voir. Je ne trouve pas non plus que l’acte sexuel soit passionnant à filmer. En revanche, vous devez avoir une tension sexuelle dans vos films. Tout ce que vous faites, lorsque vous tournez un film, doit être animé par une pulsion sexuelle. Et ça, c’est plus fort que filmer des gens en train de faire l’amour. De toute façon, la sexualité, je l’exprime par la violence. J’adore filmer la violence comme un acte sexuel. Lorsqu’on regarde les scènes de violence dans Drive et Only God Forgives, ce sont des scènes de pénétration.

Est-ce qu’il existe une affiche qui vous a donné envie de voir un film?
NWR : Plus maintenant. Fut un temps, quand j’étais adolescent, il y avait cette tradition de film art house follement dangereux et séduisants. Aujourd’hui, les films sont présentés de manière pragmatique et les affiches ne stimulent plus l’imagination. S’il y a une star, la photo de la star est automatiquement retouchée sur Photoshop. Comme une réaction à ces affiches aseptisées et à cette horreur du neutre, je trouve ça formidable qu’il y ait un site comme Mondotees (http://mondotees.com/collections/posters) où des gens font leurs propres affiches, faisant appel à leur créativité et à leur imagination pour se déterminer en tant qu’humain. Les cinéphiles de ma génération ont grandi avec l’âge d’or de la VHS puis l’âge d’or du DVD. Nous vivons désormais à l’âge d’or des fichiers informatiques. Toute création artistique est désormais un numéro de fichier. Notre possession devient ainsi moins matérielle. L’intérêt énorme pour l’affiche de cinéma témoigne de ça. Ce livre d’affiches n’est pas une opération marketing vénale, c’est un acte de résistance contre cette idée qu’un film devienne un numéro de fichier. Comme pour définir notre identité. Vous vous souvenez de l’affiche de L’ange de vengeance d’Abel Ferrara? Aujourd’hui, on ne pourrait plus voir ça dans le métro. Aujourd’hui tout est si politiquement correct que le danger dans l’art me manque. C’est le base de la contre-culture et elle n’existe plus du tout aujourd’hui. Quand j’ai découvert Massacre à la tronçonneuse à 14 ans dans une salle mal famée de New York, le choc a été total. Le choc de l’affiche, le choc de la salle, le choc des gens présents dans la salle et le choc de me dire que je transgressais quelque chose d’interdit par mes parents qui méprisaient totalement ce cinéma. Pour eux, le cinéma, c’était le bon goût, c’était la Nouvelle vague. En me rendant dans cette salle, j’’avais l’impression d’entrer dans un monde interdit et dangereux, je me souviens avoir adoré ça. Cette expérience dépassait largement le cadre du film.

Quitte à vous diversifier, vous n’avez jamais eu envie de faire du vidéoclip?
NWR : Jamais mais j’ai été approché à plusieurs reprises notamment par Rihanna qui voulait absolument que je réalise un de ses clips. Réaliser des clips n’est pas aussi épanouissant, je pense. Le clip est devenu un véhicule pour un artiste qui décide ce qu’il veut dans la mise en scène et je ne pense être la bonne personne pour ça. Mais je ne désespère pas de travailler avec une popstar, un jour. Ma sensibilité est très proche de la pop girly. J’aime ça et mes enfants seraient sans doute heureux de voir leur papa réaliser un clip pour Selena Gomez. J’aurais adoré réaliser des clips pour Kate Bush dans les années 80 ou Goldfrapp maintenant – pour moi, Goldfrapp, c’est déchirant.

Ado, vous fantasmiez sur quelles affiches?
NWR : J’avais des affiches de James Dean, j’étais fasciné par les héros de la contre-culture. Je pense pas qu’une affiche ait influencé mon cinéma mais j’ai toujours pris un plaisir infini à regarder les affiches de cinéma. Pas à les collectionner, juste les contempler. Si elles vous pénètrent, si elles vous violentent, alors ça ressemble à une chanson de Nine Inch Nails (NDR. référence à Closer). Cela m’a initié à la contre-culture. Les affiches puis les rencontres… Par exemple, j’ai rencontré très brièvement Divine dans les années 80. J’avais 16 ans. Divine faisait des autographes dans une galerie Andy Warhol à New York. Je ne sais plus comment je m’étais retrouvé là-bas. J’avais passé une super journée,c’est la seule fois où je l’ai rencontré, il était groovy. Je ne connaissais pas encore le cinéma de John Waters, ni même celui d’Andy Warhol. J’étais juste attiré, curieux. La découverte de ce cinéma underground est venue plus tard. C’est par les films de Paul Morrisey que j’ai découvert Andy Warhol. Puis à la fin des années 80, j’ai découvert Kenneth Anger, Richard Kern, Lydia Lunch, la scène punk du New York d’alors.

Est-ce que vous vous souvenez d’affiches de films que vous découvriez au video-club et que vous trouviez stimulantes?
NWR : Je me souviens des Evil Dead ou de films complètement tarés comme les Face à la mort. Bon sang, les Face à la mort… Quand vous étiez jeune et que vous alliez au video-club c’était une époque où vous aviez envie de vous perdre en regardant un film qui surpasse votre sauvage imagination. Bien entendu, ça ne correspondait jamais à vos fantasmes mais vous espériez toujours, secrètement. Il y a toujours un film dégénéré de cette période, à découvrir. C’est pourquoi vous ne devez jamais oublier votre passé. Votre passé est aussi intéressant que votre futur.

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