A l’occasion de la sortie de son Questions de cinéma, recueil d’entretiens menés durant ses années aux Cahiers du cinéma, le passeur devenu émetteur Nicolas Saada nous donne ses films chaos préférés au monde.

PAR NICOLAS SAADA

D’abord je dois dire que je suis enchanté de soumettre cette liste de “films chaos”. Il y a une expression que je ne supporte plus, c’est “un film qui fait du bien”, comme si les autres films faisaient nécessairement du mal. Avec cette liste Chaos, là, j’ai carte blanche pour proposer vraiment des films dont l’étrangeté m’a marqué, et qui ne font pas nécessairement du bien. Mes «Feel not so good» movies… Mais je serai incapable de donner une liste de 10 titres : c’était un souci aux Cahiers, où j’ai cessé à un moment de donner une liste des 10 meilleurs films de l’année. Alors j’ai triché en vous proposant des films siamois, ou jumeaux, que je réunis parce que je les associe dans mes souvenirs à des moments particuliers, des découvertes. Et c’est toujours aussi fastidieux d’écrire sur les films!

Vampyr (1932) / Le Testament du docteur Mabuse (1933)
Parce que Dreyer et Fritz Lang ont inventé à peu près tout. Vampyr est un film unique, sans généalogie ni descendance : il fait si peur qu’on croit parfois regarder un documentaire. Le Testament du Dr Mabuse, parce que c’est le seul film de l’Histoire du cinéma à avoir su aborder aussi précisément la question du terrorisme, de la terreur organisée. Et cette scène d’ouverture!

Aguirre, la colère de Dieu (1972) / Sorcerer (1977)
Aguirre la Colère de Dieu, c’est un souvenir d’enfance. Mes parents ne m’emmenaient jamais voir de films français au cinéma. C’était avant tout des films américains. Et un jour, ce film allemand, étrange, Aguirre de Werner Herzog; dont l’influence se retrouve jusque chez Coppola. Comme Aguirre, Sorcerer aborde le même sujet: l’aventure, c’est la forme qu’on donne à ses pulsions suicidaires. 

Kiss me deadly (1955) / Victimas del pecados aka Victims of the Sin (1951)
Kiss me deadly, c’est encore un des plus grands chocs de ma vie de spectateur: c’est un film sauvage, affranchi, libre, et 60 ans avant Tarantino, Robert Aldrich inventait tout; jusqu’au mélange des genres dans un même film. Victimas del Pecados, découvert l’an dernier au génial festival de Bologne, est un film noir d’Emilio Fernández. Au Mexique, dans les années 50, il n’y a pas de code Hays. On fait ce qu’on veut à condition que la morale soit sauve. Le résultat, c’est ce film délirant, brutal et fou, où une prostituée adopte un enfant trouvé dans une poubelle avant de se mettre à dos toute la mafia de la ville.

Le Marchand des 4 saisons (1971) / Frenzy (1972)
La névrose, l’envie de tuer, et les fruits et légumes. C’est ce qui réunit ces deux films. Mais pour aller plus loin, c’est en revoyant Les Marchands des quatre saisons de Fassbinder que j’ai enfin compris un peu mieux ce qui m’avait choqué dans Frenzy. Frenzy est le film le plus direct d’Hitchcock, son film sans filtre. Et il se rattache aux origines germaniques de son cinéma, en dialoguant très étrangement avec le cinéma de Fassbinder. Cette esthétique de la laideur, qui parcourt les deux films, trouve ses origines chez Hogarth et George Grosz. On peut ne pas aimer, mais c’est d’une logique formelle irréfutable.

Bunny Lake is missing (1965) / Seconds (1964)
Otto Preminger est le plus grand cinéaste américain hollywoodien, et parfois je me demande si il n’est pas juste le plus grand. Il y a plus de plans-séquences dans Bunny Lake que dans n’importe quel De Palma. Sauf que chez Preminger, les plans-séquences ne se voient presque jamais. Bunny Lake is missing est un film anxiogène, superbement mis en scène. Et cette angoisse, on la retrouve dans un registre diffèrent dans Seconds. Si j’associe souvent ces deux films qui n’ont pas grand-chose en commun, c’est à cause de leur capacité unique à raconter l’histoire par l’atmosphère. Un bon scénario ne suffit jamais. 

Meshes in the afternoon (1943) / He Stands in the Desert Counting the Seconds of His Life (1986)
La découverte de Meshes in the afternoon (Maya Deren, Alexander Hammid) a été un tel choc, une telle remise en cause de tout ce que je pensais savoir du cinéma! Et du coup, le geste du cinéma “underground” doit être toujours pris en compte quand on parle du cinéma, et surtout du cinéma américain. Pas de David Lynch sans Maya Deren. Quant à Jonas Mekas, disparu cette année, c’est une œuvre d’une densité, d’une générosité, et d’une importance dont on n’a pas encore saisi l’ampleur. Scorsese lui rend hommage dans Raging Bull (1980) avec le montage de films amateurs. Mekas était un de ses mentors.

Beast of the City (1932) / Black Cat (1934)
Deux films pré-code complètement fous chacun dans leur genre. Beast of the City de Charles Brabin est un film de gangster nihiliste et radical, qui se clôt sur une scène qui est digne de La Horde Sauvage (1969). Black Cat, c’est l’adaptation libre de la nouvelle d’Edgard Poe, par le plus original des cinéastes américains exilés, Edgard Ulmer; un poète qui enchainait les films sans penser à un plan de carrière, ce qui n’existe plus.

La 7e victime (1943) / Phantom Lady aka Les mains qui tuent (1944)
Le film noir est le “genre” qui a compté le plus pour moi, parce qu’il se définit non pas par des thèmes, mais par un style. La Septième Victime (Mark Robson) et Phantom Lady (Robert Siodmack) ont en commun leurs visions nocturnes de grandes villes reconstruites en studio, où planent des menaces invisibles. Ils sont les exemples d’un cinéma grand public qui n’avait pas peur du risque, des temps morts, et de l’atmosphère. Ils sont encore plus précieux aujourd’hui que jamais.

Assaut (1976) / Suspiria (1977)
Quand je doute, ils font partie des films que je revois pour raviver la flamme. C’était difficile de ne pas évoquer Dario Argento et John Carpenter, cinéastes qui sont devenus “chics”, malgré eux. Mais attention, Assaut et The Thing (1982), c’est mieux que le “new Coke” (comprenne qui pourra), et Suspiria continuera à mieux vieillir que beaucoup de films de festival.

Hara-kiri (1963) /Monihara, sketch de Trois filles (1961)
Je voulais un cinéaste japonais: c’est Kobayashi ; mais ça aurait pu être Imamura, Suzuki, Misumi, Gosha ou le grand Kurosawa. Mais pour être cohérent avec cette demande “Chaos”, j’associe Harakiri à un souvenir de spectateur, et la découverte, assez sidéré, dans mon adolescence, de ce film d’une violence terrible, et d’une très grande tristesse. Monihara, c’est un des sketchs des Trois Filles de Satyajit Ray, et à ma connaissance, le seul exemple de mariage entre le gothique anglais et la culture bengali; un conte horrifique aussi effrayant que n’importe quel film Hammer. Et comme tout ce qu’a fait Satyajit Ray, c’est d’une inspiration unique. C’est un cinéaste dont on ne parlera jamais assez.

Les Innocents (1963) / Persona (1966)
Opposer le cinéma d’auteur et le cinéma de genre est une erreur. Il y a des visions, des gestes de cinéma, qui traversent toute ces frontières qu’on pose entre les films. Créer des familles de cinéma, c’est une idée qui va contre son objectif, celui du langage universel des images. Et à terme, ceux qui posent ces frontières veulent diviser pour mieux régner. Persona d’Ingmar Bergman est un film parfaitement accessible, absolument hypnotique. Les Innocents de Jack Clayton aborde un thème similaire au film de Bergman, au-delà de son pays d’origine, de son contexte historique. Le cinéma est grand, parce que ces deux films, noirs, anxiogènes, effrayants sont si proches.

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