[NICOLAS SAADA] L’INTERVIEW CHAOS DE L’ÉTÉ

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C’est avec la philosophie des Lumières que Mel Gibson a un problème“; “Le porno est à l’origine de toutes les technologies“; “Martin Scorsese aime manger, parce qu’il est Italien“; “Patrick Sabatier est peut-être Mabuse“… Si vous souhaitez comprendre pourquoi ces assertions chaos ne sont pas si absurdes, il faudra vous procurer Questions de cinéma, des entretiens effectués par Nicolas Saada dans les années 90, que Carlotta a eu l’heureuse idée d’éditer. Un livre qui fait la part belle aux cinéastes, mais qui ne néglige pas les compositeurs (Badalamenti, Schifrin, Elmer Bernstein), scénaristes (Wesley Strick, Diane Johnson), producteurs (le flamboyant Joel Silver…). Un parfait compagnon de plage que vous ne trouverez pas forcément dans les rayons de votre gare estivale. Nous avons rencontré Nicolas Saada pour un entretien au long cours sur cette décennie aux Cahiers, son rapport à la critique, la température du cinéma en France, sa cinéphilie encore et toujours ciselée par les meilleurs forgerons d’Hollywood… On y parle également d’Elie Faure, Jean-François Bizot, et de Doctor Strange… C’est tellement dense qu’on l’a reparti sur cinq pages! C’est notre cadeau de l’été!

INTERVIEW: GAUTIER ROOS

Vous aviez déjà publié un recueil en 1995, édité par Les Cahiers du cinéma. Qu’est-ce qui a orienté vos choix pour ce nouveau livre?
Le premier livre était plus un recueil d’entretiens historiques faits avec des cinéastes américains aux Cahiers dans les années 80. Le temps a passé, entretemps j’ai fait des films, et je trouvais dommage que les entretiens d’après 1995 ne soient pas disponibles. C’était d’autant plus dommage que Les Cahiers n’ont plus de site où consulter les archives, et que ces entretiens provenaient d’un peu partout, d’autres revues, voire d’autres formats comme la télé ou la radio. Ce nouveau livre n’est pas pour moi un volume 2, c’est un livre qui a son autonomie, qui colle beaucoup plus à ce qu’est un livre d’entretiens. Je l’ai fait pour les cinéphiles, les étudiants en cinéma, les cinéastes. Je voulais aussi privilégier les entretiens, et ne pas publier de textes critiques ou d’essais. Ça, j’en parle très peu, mais on ne peut pas dire que je prenais du plaisir à écrire sur le cinéma. Principalement parce que j’avais du mal à traduire ce que je ressentais devant un film de manière ordonnée, structurée et écrite. C’était presque impossible en fait.

La contrebande, cette idée de transmettre une vision du monde à travers des oeuvres assimilables par un grand nombre, revient beaucoup (Scorsese, les frères Coen, Gus Van Sant…) C’était la clef de voûte du livre?
Pas tout à fait. L’idée du livre, c’était avant tout d’exposer une chose à laquelle je crois profondément : le cinéma, c’est avant tout du travail, c’est même parfois uniquement du travail, mis au service d’une inspiration, d’une vision, d’une obsession… C’est un travail de mémoire, de convocation d’images fortes du passé qui nourrit notre façon d’en faire de nouvelles. C’est aussi un travail très factuel, d’écriture, de mise en scène, de montage, de collaboration avec d’autres artistes comme les compositeurs et les scénaristes. J’aimais bien cette idée de mettre en avant le travail, de faire un livre qui est presque un manuel, architecturé autour de la pratique. Chaque fois que je terminais un entretien avec un cinéaste, j’avais un sentiment à la fois du travail accompli, et une grande frustration, me disant que je n’avais pas envie de revenir chez moi ou au bureau de la rédaction pour le décrypter. J’avais envie de suivre le cinéaste que je venais de rencontrer, suivre ce qu’il allait faire, ce qu’il allait écrire, monter, fabriquer. A l‘époque je travaillais en production avec Pierre Chevalier à Arte, j’avais déjà, un peu, cette compréhension autour de la fabrication des films. Je sentais donc, à travers ces entretiens, qu’il y avait un dialogue possible avec le cinéma dans son ensemble.

C’est d’ailleurs un livre sur une industrie impitoyable : le scénariste Wesley Strick dénigrant son propre thriller Sang chaud pour meurtre de sang froid/Final Analysis (1992), le producteur à succès Joel Silver qui parle de l’inculture crasse de ses homologues américains… Le livre ne ménage jamais le contexte industriel, il ne sépare jamais l’artistique de l’économique.
Quand on fait du cinéma industriel, on est face à plusieurs alternatives : on peut produire des films sans rien connaître au cinéma et à son histoire, en essayant juste d’avoir des acteurs connus ou des comiques au générique, d’adapter des livres qui ont marché ou acheter des remakes, puis d’aller voir quelques sources de financement, et le tour est joué. Il n’y a pas de conscience artistique, aucune exigence particulière en dehors de celle d’essayer de faire quelques entrées (et ça ne marche pas pour autant), et surtout aucun respect du public, qu’on envisage comme une masse de consommateurs sans conscience, sans sensibilité, sans désir. Il y a peut-être une autre manière, qui consiste à essayer de faire du cinéma en dépit des contraintes imposées par les conditions de production, de marché, etc. Rien n’empêche d’avoir une ambition artistique quand on fait du cinéma de divertissement. Les meilleurs exemples sont Hitchcock, Kubrick, Spielberg, James Cameron, Christopher Nolan… Le cinéma de genre, celui d’Argento et de Carpenter, est déjà un cinéma tourné vers un public plus spécialisé, comme l’était le hard rock à une époque. A titre personnel, cet équilibre entre une exigence artistique et un cinéma tourné vers le public, est ce que j’essaie de faire à mon très modeste niveau. Ça demande une forme de résistance à toute sorte de tentations.

À la lecture du livre, on a l’impression que les lignes n’ont pas trop bougé, que globalement les inquiétudes autour du “film pop-corn” et le formatage qu’il peut induire sont assez proches de celles d’aujourd’hui. Y’a-t-il eu des changements majeurs en 20-25 ans selon vous ?
Ce qui a changé en 20-25 ans, c’est le rapport qu’on a tous à l’image. C’est cette idée assez étrange : on pense qu’on la domine, alors qu’elle nous domine plus que jamais. C’est une matière qu’on manipule tous les jours avec nos petits outils, on fait des vidéos, des photos, et on a les moyens de rendre cette image publique, virale, référencée, regardée, revue. Ces outils donnent à ceux qui les utilisent l’illusion qu’ils sont “artistes” ; tout en les éloignant en réalité d’un véritable rapport intime, sensible, et réfléchi aux images. Dans le même temps, on a une industrie de l’image qui est dans un rapport absolu de domination avec le spectateur, que ce soit du côté du cinéma d’auteur ou du cinéma commercial. Je crois aussi que le langage cinématographique n’a jamais été aussi formaté et peu original. Les films se ressemblent beaucoup, et donnent l’impression que leurs réalisateurs sont interchangeables. D’autres en revanche semblent se suffire à eux-mêmes, dans une espèce d’autarcie étouffante. Il y a un déficit d’échange entre les films et les spectateurs que je ne ressentais pas aussi fortement il y a 25 ans. Et ce déficit vient autant du cinéma industriel que d’un certain cinéma que je n’appellerai pas d’auteur, mais plutôt “art et essai”, ce qui est en fait très différent. 

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