Avec du Village People en bande-son et sans subventions (du pur cinéma-guerilla, tourné caméra-à-l’épaule en une semaine, entre les bites turgescentes et les cages, et attention, faut pas tourner de l’œil), New York City Inferno vous invite dans un New York underground, la mégapole interlope de tous les possibles et cherche la pureté dans l’enfer, entre les clubs à partouze et les docks, les senteurs de bière et les harnais, la sueur et les barbes.

En juin 1977, précisément. Lorsque Paul quitte son ami Jérôme pour une semaine à New York. A l’époque, pas d’Internet, pas de Facebook, pas d’Instagram. Il lui écrit des lettres tous les jours et dans sa dernière lettre envoyée, il lui annonce qu’il ne reviendra jamais. Jérôme, légitimement inquiet par cette annonce, part à New York à la recherche de Paul. C’est à travers toutes ces lettres, ressassées mentalement avec amour et déraison, pourvues d’indications géographiques très précises qu’il va peut-être le retrouver.

Derrière cet étrange machin disco et sado-maso ? Jacques Scandelari, un drôle de bonhomme méconnu, au parcours assez bizarre, qui dix ans plus tôt adaptait – mal – Sade (La philosophie dans le boudoir, 1969, que nous avons vu et trouvons atrocement « suranné » – « suranné » genre « plus regardable ») et qui s’est par la suite spécialisé dans le porno gay sous le pseudonyme Marvin Merkins (La soif du mâle, en 1977, par exemple, que, non, nous n’avons pas vu !)

Ainsi, son New York City Inferno – son film le plus intéressant avec Monique/Flashing Lights en 1978 – dépeint le microcosme gay NYC des années 80, vivant à toute allure dans une frénésie addictive libertine, avant l’ère Sida. D’emblée, il y a plusieurs chocs (un pays, une lumière, une langue, une grande inconnue, un vertige). Le personnage principal du Français perdu, avec sa moustache Magnumesque, presque fagoté comme un détective dans une parodie policière, ne parle qu’avec ceux qui parlent en français, ou presque. Bien que ancrés dans le réel, les personnages secondaires – ceux qui peuvent aider à l’enquête intime – ont quelque chose d’irréel, de fantastique, au sens fantomatique comme ce chauffeur de taxi ayant étudié la médecine en Belgique et s’exprimant soudain avec l’accent, cette Française rencontrée dans une salle d’attente de tatoueur, ce médium-démiurge des enfers lisant l’avenir dans une flaque de sperme, ce groupe blême en pleine représentation dans le baisodrome (une chanteuse désespérée, une joueuse de synthé et un percussionniste tribal). On y trouve aussi cette métaphore filée de l’animalisation et de la domination. Scandelari capte une sexualité cachée, bouchère, animale, en quête d’assouvissement : certaines scènes de Q situées dans des entrepôts, au milieu des quartiers de viande, d’autres dans des pissotières, enfin dans des chambres, à l’abri, à l’ombre ou la nuit.

New York City Inferno est un vrai film de décalage horaire : trash et mélancolique avec des images hardcore et la voix-off épistolaire d’un fantôme d’amour. Cela ressemble vraiment à un journal de bord triste, nourri de pensées à l’être manqué, où le sexe même boucher, même sans plaisir, est le seul moyen de se consoler.  On entend la voix de cet autre perdu qui déclame, sous substance : « Mon amour. Il m’est difficile de te raconter toutes les sensations qui m’assaillent. New York est quelque chose d’étrange. Le mélange des bruits et des images me trouble. La ville entière me semble très gay, cela promet beaucoup d’amusement. Toi mis à part, Paris ne me manque pas. » Un texte de paradis artificiel auquel personne ne croit, à commencer par le héros. C’est la perte de ce dernier qui est belle. C’est le fait qu’il succombe lui aussi à ce New York des plaisirs – avec la même complaisance que Scandelari les filme – pour se libérer progressivement des tentacules de la mégapole, prendre ses distances avec le trompe-l’œil aveuglant, les dérives si faciles et espérer retrouver enfin, dans un bouge sordide, le visage familier qui lui manquait, en sueurs, enseveli sous des corps anonymes. Un amour fou perdu, transmué en épave suintante et soumise. Et cette phrase-couperet qui résume cette épreuve morale, très « chemin-de-croix à la Schrader » : «Le seul moyen de le récupérer, c’est de devenir son maître».

On peut considérer ce porno des années 70 comme un mondo, une enquête fictionnelle, un documentaire sociologique – ce qui serait réducteur car uniquement réservé aux adaptes de la culture cuir-moustache et donc aux initiés gay-SM-bondage. Il faut SURTOUT y voir un saut en parachute, une perte de soi par amour, un aller-simple, pour comprendre l’autre et le sauver. Jean Genet a vu New York City Inferno : il a dû aimer ce film de poète aux couilles en acier. Ce vrai chant d’amour, comme le sien des années plus tôt et L’inconnu du lac bien plus tard. Genet a d’ailleurs réquisitionné François About, le chef-opérateur de ce New York City Inferno, pour son propre documentaire Jean Genet: Conversation avec Antoine Bourseiller. Parfois, les grands esprits se rencontrent

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