Vous voyez le voyant rouge là? C’est l’alerte chaos. Et elle fait beaucoup de bruit quand on découvre, effaré, l’existence d’un film comme Nel piu alto de cieli.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Le seul raccourci connu que l’on pourrait prendre avec son auteur, Silvano Agosti, c’est son film Le Jardin des DĂ©lices, moins rare mais tout aussi mĂ©connu, oĂą Maurice Ronet rongeait son frein pendant un mariage ratĂ©. Une belle attaque des constitutions en tout genre, signĂ©e Ă  l’aube de l’annĂ©e 68 : plus proche de la curiositĂ© que du chef-d’oeuvre, le film d’Agosti laissait quand mĂŞme un drĂ´le de goĂ»t dans la bouche, avec en prime une partition satanique et gĂ©niale de Morricone qui anticipait celle de L’exorciste II : L’HĂ©rĂ©tique. RĂ©alisĂ© quant Ă  lui en 77, Nel piu alto de cieli est plutĂ´t du genre bulldozer chaos. Rien Ă  foutre, prenez ça dans la gueule, mangia la merda. C’était dĂ©cidĂ©ment trop, et le film ne survĂ©cut pas, poignardĂ© sans avoir franchi les frontières de son pays. Il faut dire que le gĂ©nĂ©rique de dĂ©but, après avoir fait le tour des personnages, annonce la couleur : «Tout ce que vous verrez est du pure domaine de la fiction. ExceptĂ© les personnages». S’ensuit un «Ce film fut rĂ©alisĂ© en 1976» sonnant comme un Ă©pitaphe cinglant. Agosti creusait sa propre tombe et il le savait. On fait pas ces choses-lĂ  au pays du Pape.

VoilĂ  pour la situation : une dizaine de pèlerins prennent un gigantesque ascenseur pour aller rendre visite au pape. On compte quelques hommes, une pincĂ©e de bonnes sĹ“urs, deux prĂŞtres, une simple d’esprit, deux gosses… Bon Ă©videmment, c’est très haut, alors c’est long. On bavasse, on sourit, on serre très fort les cadeaux qu’on apportent Ă  Papou. Radio Vatican crachouille dans les hauts-parleurs. Sauf que l’ascenseur n’a pas l’air de monter plus que ça: malaise, il ne monte mĂŞme tout simplement pas. Alors on respire, on se dit que ce n’est pas grave. On fume une cigarette, et puis deux. Et puis trois. Ça gène certains. Puis on angoisse un peu, on s’énerve. Adieu le sang froid. Et puis petit Ă  petit rien ne va plus, mais alors vraiment. L’instinct de survie, les dĂ©sirs refoulĂ©s, la haine de l’autre : on prend feu, on se consume. Ils voulaient monter au ciel et descendront en enfer.

On connaĂ®t l’être humain, et on sait ce dont il est capable : du pire. Et forcement, tout cela finira dans la merde et dans le sang, avec un humour Ă  froid sans aucune limite (le prĂŞtre craque et se jette sur la plus jeune des filles de l’ascenseur…). Il fallait oser faire tenir autant d’acteurs dans un lieu rĂ©duit pour leur faire faire des choses aussi immondes, et pourtant tristement plausibles. Nel piu alto dei cieli filme avec une prĂ©cision chirurgicale la dĂ©gradation des ĂŞtres, des corps et des rapports, transmet au spectateur la mĂŞme sensation d’épuisement physique dans un climat d’orgie dĂ©sespĂ©rĂ©e et d’horreur purement terrestre. Ă€ un point oĂą des protagonistes qu’on croirait sortis de La croisière s’amuse finissent comme les masques grimaçants d’une peinture de Bosch. C’est atroce, fou et finalement bien peu improbable au fond. Au nom du père, du fils et du saint-chaos, Amen.