Mais qui a oublié la dérive de Johnny, ce héros homérique obligé de fuir Manchester pour survivre dans les bas-fonds de Londres? Pas ceux qui l’ont vue et ne s’en sont jamais remis. Film fin de siècle, Naked révèle David Thewlis alors inconnu et reste le meilleur Mike Leigh.

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

Naked est l’exacte antithèse du cinĂ©ma social Ă  l’anglaise dont on a, pendant des dĂ©cennies, plus qu’éprouvĂ© la dĂ©monstrative formule et dont on a cure. Tout l’inverse, c’est ce qui, allĂ©luia, rend ce film-lĂ  rĂ©ellement marquant. Maigre, mal rasĂ©, semi-clodo, Johnny (David Thewlis) dĂ©barque de Manchester. Une fois Ă  Londres, il emballe vite Sophie (Katrin Cartlidge), sous le nez de Louise (Lesley Sharp), avec qui il fit un bout de route par le passĂ©. Sur son chemin, deux femmes seules, un garçon bourrĂ© de tics, un veilleur de nuit, un colleur d’affiches qui l’amoche, une tapĂ©e de jeunes qui le tabassent pour le plaisir.

RĂ©tif aux Ă©tiquettes comme aux chemins balisĂ©s, Mike Leigh, cinĂ©aste pour lequel on ne voue pas une admiration dĂ©lirante, suit l’errance picaresque d’un zonard cĂ©leste et sa dĂ©ambulation zombie a des allures d’odyssĂ©e avec vision d’Apocalypse et rĂ©fĂ©rences mythologiques affĂ©rentes. Un chemin de croix marquĂ© de rencontres en rencontres, de filles en filles, d’hommes en hommes, de canapĂ©s en canapĂ©s, de paumĂ©s en paumĂ©s, de rues en rues, de rien en rien. Carburant aux palpitations philosophiques, le laissĂ©-pour-compte Johnny se sent comme un Ă©tranger, Ă©tale ses thĂ©ories au milieu de la dĂ©solation. NĂ©o-punk, il squatte, s’interroge, s’appuie Ă  l’arĂŞte des murs, monologue comme il fait l’amour, dĂ©rive vers l’enfer urbain du «no future».

Johnny est drĂ´le, Johnny est triste, beau, laid, raisonnĂ©, anarchique, compassionnel, cynique. Tout et son contraire. Ni sympa ni pas sympa, ce traĂ®ne-savates rappelle que le cynique est un Sisyphe tombĂ© de haut. Le clochard-prophète imprĂ©cateur ne prĂŞche pas la bonne parole mais dit le mal pour faire le bien, pour tendre le miroir Ă  ceux qu’ils croisent et rĂ©vĂ©ler qui ils sont vraiment. Avant de repartir, ses illusions et ses certitudes en poche. Sans toit ni loi. Tous ceux qu’ils croisent sont soit amicaux, soit agressifs, tous aussi jetĂ©s que lui. Bienvenue chez les dĂ©classĂ©s d’une sociĂ©tĂ© qui s’effrite, chez des hommes en quĂŞte d’intensitĂ©. La charge anti-Thatcher bat son plein, explicitement Ă  travers le personnage de Jeremy (Greg Crutwell), l’antĂ©christ glorieux des annĂ©es Dame de fer: riche, fou de son corps, pervers polymorphe… Tout ce bordel reflète l’humeur confuse du cinĂ©aste au dĂ©but des annĂ©es 90 – avant, son cinĂ©ma dĂ©peignait plutĂ´t des familles. Force est de constater qu’il n’a jamais Ă©tĂ© aussi sombre, ne voyant autour de lui que dĂ©sarroi. Mais qu’il n’a jamais Ă©tĂ© aussi dĂ©ridant – cf. l’ado Ă©cossais qui hurle sans arrĂŞt «Maggie!» en rĂ©fĂ©rence Ă  la Thatcher, c’est du gĂ©nie. Fidèle Ă  ses mĂ©thodes, Leigh continue les impros de ses comĂ©diens (tous formidables, tous venus du théâtre), Ă  la manière de son chĂ©ri Cassavetes, pour jeter tout ce beau monde dans l’arène du rĂ©el. Et c’est… bluffant.

Avec ce film de crise, de survie et de déglingue qui laisse groggy, soutenu par une mise en scène ad hoc, parcouru par une musique triste et lancinante, Leigh tisse une parabole sur l’incommunicabilité, interroge l’avenir, le pourquoi de l’existence, la présence des hommes sur Terre. Il sème des questions au présent et attend des réponses du futur qui ne viennent pas. Un aller-simple sans retour pour le dernier des intellectuels ravagé par l’horreur du monde. C’est littéralement un film qui dégueule de beauté et qui a une belle gueule de fin de millénaire où tout le monde est à poil, nu face à l’avenir. Une mise à nu donc, comme l’indique explicitement le titre, qui cache l’un des films les plus crépusculaires au monde. L’un des plus beaux, aussi.

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