Soyez morbide, soyez Morbo.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Morbo, ce nom surgissant tel un monstre, un disciple du mal. Un nom qui vous dit tout sans rien vous montrer. Comme l’ouverture du film d’ailleurs, où la caméra frôle les branches tordues d’un manoir abandonné où résonne l’écho de deux voix décharnées. Serait-ce les propriétaires ? Des fantômes du présent, ou du passé ? Ou pire, le futur de l’histoire qui nous sera compté… pierres froides, bois vermoulu, rats qui trottent, bande-son de cauchemar. Et voilà que sans transition, le titre surgit au milieu de l’allée d’une église.

Il faudra bien sûr être patient pour faire la corrélation entre les deux univers. Malgré son titre, il est cependant peu avisé de voir Morbo comme un petit film d’horreur d’exploitation : imaginez plutôt un drame psychologique réalisé comme un film d’horreur (Polanski n’est pas loin), pensez Espagne, pensez anticonformisme, pensez Buñuel sans le blasphème (quoique). Le réalisateur, Gonzalo Suarez, n’en était pas à son premier film : encore aujourd’hui, il est resté un touche à tout, pas toujours très intéressant avouons le, mais auquel on devra le très beau Rowing in the Wind, le frère jumeau de Gothic. Morbo, lui, ressemble à une drôle de verrue au milieu d’une filmo un peu plus conventionnelle. Il en a conservé toute sa puissance poil à gratter, s’attaquant à une institution bien évidemment sacrée : le mariage. Alicia et Diego viennent de se passer la bague au doigt et se jettent à corps perdu dans une lune de miel sans miel, du genre noces low-cost façon vivons d’amour et d’eau fraîche. Avec leur caravane, ils se plantent dans un coin de campagne sans charme, à l’odeur de charogne, et battu par des vents incessants : on cherche l’eau fraîche (qui manquera), et bientôt l’amour (qui disparaît). Passé l’euphorie, les cadeaux de mariage foutus en l’air, les premières étreintes, le couple se retrouve dans cette même position que Dustin Hoffman et Katharine Ross à la fin du Lauréat : l’adrénaline est descendue, et on reste là, hébété, par des promesses de bonheur envolées.

D’une beauté incroyable, Ana Belen est magnifiée dans un climat de malaise permanent, excepté lorsqu’elle se débarrasse de sa robe de mariée pour laisser place à un bikini seyant, vision fulgurante de la chair libérée sous la robe chaste et bouffante. Et la jeune mariée parle, elle parle, s’interroge, se ronge les sangs, passe du rire aux larmes : la vacuité environnante l’a dévore, bientôt suivie d’événements étranges, comme ce hamster domestique dévorant son compagnon! La paranoïa s’installe, le temps s’étire, les tensions s’animent. Il ne faut pas longtemps avant de voir en Morbo l’ancêtre gothique de Long Week-end, ou même de Twentynine Palms, autre grands films de couple en crise jeté dans l’enfer du vide.

Il faut bien sûr revoir ses attentes «choc» à la baisse, puisque Morbo, s’il dérange par sa lenteur insidieuse et son atmosphère oppressante, ne cherche pas à virer dans l’exploitation trash. Alors que le couple repart vers une nouvelle aventure (après une atroce découverte qu’on ne révélera pas), tout ce qu’il reste n’est que désenchantement tenace, nous laissant sur un plan final aussi triste que terrifiant. Le plus ironique dans tout cela, étant que Ana Belen et Victor Manuel, les deux comédiens principaux, se sont réellement mariés au moment du tournage. Espérons juste qu’il ne s’agisse pas d’un film inspiré de faits réels…

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