Projeté récemment au Forum des Images dans le cadre de la rétrospective consacrée à Schrader, Mishima: A Life in Four Chapters relève d’un double-exploit: celui d’être peut-être le meilleur biopic de tous les temps autant que l’œuvre la plus forte et la plus personnelle de son auteur.

Le 25 novembre 1970, l’écrivain, poète, dramaturge et occasionnellement réalisateur Yukio Mishima se suicide par seppuku, mise à mort traditionnelle des Samouraïs dont il descendait lui-même, après avoir prisen otage un général de l’armée japonaise. Véritable choc pour l’opinion publique nippone et le monde culturel en général, le suicide de l’auteur mit fin à une très prolifique carrière, celle d’un artiste hors-normes, au mode de vie traditionnel et à l’esprit torturé. Il n’en fallait pas moins pour que le visionnaire Paul Schrader décide de porter à l’écran le parcours unique de l’artiste, et accoucher ainsi d’une fresque profonde, contemplative et bouleversante, sublimée par la bande-son à tomber de Philip Glass.

Coécrit avec le frère du cinéaste, Leonard, grand connaisseur du Pays du Soleil Levant et sa belle-sœur Chieko, elle-même japonaise, le film fait preuve dès son ouverture d’une volonté d’assimilation culturelle trop rare dans le paysage cinématographique occidental. Intégralement tourné en langue japonaise, le long-métrage entend raconter l’histoire de Mishima depuis ses origines dans un Japon rural à son dernier baroud d’honneur. Le film se scinde dès lors en deux parties distinctes mais savamment entremêlées. D’un côté, la jeunesse puis la carrière de Mishima, de son enfance d’adolescent timide à ses premiers succès littéraires en passant par la découverte de son homosexualité et la réappropriation de son corps par le culturisme, rendus à l’image par un noir et blanc sobre et une fixité rigoureuse du plan. De l’autre, le découpage par actions de sa dernière journée sur Terre, épisodes empreints d’une noblesse naturaliste. A cette double narration, Schrader viendra par la suite superposer des illustrations filmées de trois de ses écrits: Le Pavillon Doré, La Maison de Kyoko et Chevaux Echappés. L’occasion pour Paul Schrader de laisser libre cours à sa fibre artistique en optant pour un dispositif outrageusement théâtral, hors du temps et de l’espace, comme autant d’illustrations d’un espace mental difficilement saisissable.

Chacun de ses apartés renforce le regard analytique du cinéaste sur la naissance d’un artiste et la philosophie qui anime chacun de ces combats, résumés en quatre chapitres: la quête de la beauté suprême, que Mishima pourchasse dans un Japon miné par la guerre ; l’Art comme remède à la laideur d’un monde matérialiste autant qu’à son propre dégoût de soi; l’alliance de l’Art et de l’Action (politique et militaire) parla fondation d’un corps autonome de l’armée japonaise que l’écrivain dirige; et enfin «l’harmonie de l’épée et du stylo», dicton issu du credo des samouraïs qui achèvera de convaincre Mishima de la nécessité de mettre fin à ses jours de manière rituelle. C’est le grand motif de la filmographie de Paul Schrader que de matérialiser à l’écran ce qui relève en vérité de l’indicible, mettre des images sur nos obsessions, nos peurs, nos sentiments enfouis que les mots simples ne peuvent que partiellement découvrir. Par cette volonté, le film s’élève au rang d’art total, marchant dans les pas du créateur dont il narre l’histoire. Le cinéma voit ses limites sans cesse repoussés par une direction artistique brillante qui tend souvent à l’abstraction (cf. la ville dans La Maison de Kyoko, décor radicalement minimaliste) autant qu’au réalisme le plus strict.

Geste final de l’œuvre-Mishima, le suicide se voit quant à lui repoussé jusqu’à la toute fin du film, et par deux fois désamorcé: la première lorsque Mishima, réalisant une adaptation de sa nouvelle Patriotisme, se frappe le ventre avec un couteau factice; la seconde lorsque le héros de Chevaux Echappés, militaire soucieux de préserver son honneur, s’apprête à faire hara-kiri, une coupe franche venant interrompre son action. Lorsqu’enfin le coup est porté, le film vient, par un montage convergent d’une beauté renversante, rassembler l’auteur et ses personnages, chacun atteignant enfin leur objectif. La dernière image du film, montrant le soldat éventré s’effondrer après avoir contemplé le Soleil résonne comme la conclusion d’une double-démarche. Celle de Yukio Mishima lui-même, qui signe par sa disparition son œuvre la plus aboutie et celle de Schrader qui accouche d’un film-somme, un chef-d’œuvre qui ne vous abandonnera jamais.