Ah, le plaisir sans pareil d’une sortie au cinĂ©ma. Bousculer touristes, enfants, distributeurs de tracts, afin d’arriver le moins en retard possible dans une salle qu’on a failli dĂ©passer, pour enfin s’écraser aux cĂŽtĂ©s d’une personne qui respire trop fort. Mais quel que soit votre niveau de sociabilitĂ©, le besoin de vous affaisser comme si vous Ă©tiez dĂ©pourvu de colonne vertĂ©brale face Ă  un Ă©cran privatisĂ© vous rattrape tĂŽt ou tard. Soyons honnĂȘtes, Netflix n’a jamais proposĂ© quoi que ce soit qui vaille la peine d’arrĂȘter de tĂ©lĂ©charger et les sites concernĂ©s n’abondent pas non plus en cinĂ©ma arthouse, expĂ©, imbitable. Bastet soit louĂ©e, les Ă©ditions Re:Voir existent et vous Ă©viteront un Ă©niĂšme binge watching de sĂ©rie flasque dont votre esprit annihilera le souvenir une fois que vous aurez perdu connaissance au milieu des sachets de sandwichs triangle qui jonchent votre matelas.

PAR GEOFFROY DEDENIS

Sins of the Fleshapoids, Mike Kuchar
Outre un titre rendant indispensable le visionnage de ce film, Sins of the Fleshapoids est aussi un excellent moyen de dĂ©couvrir l’univers Ă©rotico-sci-fi-trash-camp de la moitiĂ© des jumeaux Kuchar. Ce conte post-apocalyptique mobilise une esthĂ©tique grĂ©co-romaine aux airs d’Inauguration of the Pleasure Dome, en plus crĂ©tin et moins mystique. Bien qu’on puisse palper le carton pĂąte avec les yeux, l’histoire n’en demeure pas moins pourvue d’une structure romanesque surprenante. Des robots humanoĂŻdes pas convaincants pour un sou se dĂ©couvrent des dĂ©sirs semblables Ă  ceux de leurs maĂźtres hĂ©donistes. Pas Ă©tonnant que John Waters crĂ©dite compulsivement cette Ɠuvre, d’autant plus qu’on pourra y mater un sympathique second rĂŽle dont le talent se verra copieusement mis en valeur par la camĂ©ra. Et si vous n’ĂȘtes pas branchĂ©s dystopie absurde, sachez que ce dvd est accompagnĂ© de deux autres courts. The Craven Sluck, avec au menu cross-dressing, sĂ©quence d’embrassade passionnĂ©e interrompue par celle d’un chien qui fait popo et twist final extraterrestre. Sans oublier my fav of the pack, l’étonnamment beau The Secret of Wendel Samson – Red Grooms n’y est pas pour rien –, dans lequel un artiste se trouve pris au piĂšge de la toile amoureuse qu’il a accidentellement tissĂ©e Ă  coups de reins.

Corps, Jacques Perconte
Grand plasticien-bidouilleur d’images high-low-fi, Jacques Perconte archive sur ce dvd les abstractions numĂ©riques obtenues par transgression des normes picturales. Au lieu de gommer les «dĂ©fauts», il les convoque sciemment pour les pousser Ă  l’extrĂȘme, exercer une tension sur l’image, la tordre, la compresser jusqu’à faire se mouvoir de nouvelles formes au grĂ© des expĂ©rimentations. On pourrait penser au cinĂ©ma de Paul Sharits ou Stan Brakhage, mais Ă  la diffĂ©rence de ces calculateurs gĂ©niaux, Perconte avance Ă  tĂątons. Il se rapproche davantage des mĂ©diums de la spirit photography actifs dĂšs la fin du XIXĂšme siĂšcle, pour convoquer l’imperceptible au moyen des techniques de reproduction de son Ă©poque.

Plunge, Vivian Ostrovsky
Un gĂ©nĂ©reux assortiment des films de Vivian Ostrovsky qui tĂ©moigne de la diversitĂ© de ses Ɠuvres. Certaines d’entre elles possĂšdent un aspect journal filmique, sans que ce soit nĂ©cessairement le cas, son montage se veut comique, succinct, dĂ©cousu. Les plans s’y enchaĂźnent par associations d’idĂ©es, Ă  l’image de Movie (V.O.), qui s’immisce dans les nuits homosexuelles des annĂ©es prĂ©-sida, projetant de beaux corps qui se trĂ©moussent, se balancent et s’exhibent en speedo derriĂšre les nĂ©ons, avant d’embrayer sur une queueleu-leu de rabbins au dessus de laquelle hurle une samba. L’ordre des courts-mĂ©trages alterne entre les images super 8 filmĂ©es par Ostrovsky durant ses nombreux voyages et d’autres, bien plus rĂ©cents, oĂč elle rĂ©utilise et dĂ©tourne des films constitutifs de l’histoire du cinĂ©ma. Le personnel et l’intime se mĂȘlent dans cette succession de strates temporelles, construites, ou prises sur le vif, donnant lieu Ă  des compositions telles que CORrespondĂȘncia e REcorDAÇÕES, oĂč les extraits de films sont raccordĂ©s aux photos d’époque, pour reprĂ©senter le rĂ©cit oral en puisant dans l’imaginaire audiovisuel collectif.

Une simple histoire, Marcel Hanoun
Marcel Hanoun. Un nom qui doit Ă©voquer un lointain souvenir aux jeunes français qui ont Ă©tudiĂ© le cinĂ©ma et quelque chose d’encore moins prĂ©cis aux autres, dans tous les cas rien qui ne rendra suffisamment justice Ă  ce monsieur. AprĂšs la mandale que je me suis pris en regardant Une Simple histoire, je comptais sincĂšrement Ă©crire quelque chose dessus, puis je me suis hasardĂ© Ă  lire le dos de la jaquette du dvd : «Je n’ai pas le moindre doute que Marcel Hanoun soit le plus important et le plus intĂ©ressant des cinĂ©astes français depuis Bresson.» – Jonas Mekas. Va enchaĂźner aprĂšs ça, surtout lorsque plus bas c’est Godard qui surenchĂšre. Aucun doute Ă  avoir, Mekas sait de quoi il parle, regarder Une Simple histoire Ă  l’aune de Bresson ne fera qu’intensifier la puissance du visionnage. Une simplicitĂ© terrassante de beautĂ©, comme si la pauvre Ăąme de l’ñne d’Au Hasard Balthazar se faisait enfin entendre, par deux fois, pour mieux marquer la comprĂ©hension de celui qui voudra bien Ă©couter.

Bullets for Breakfast, Holly Fisher
Premier long mĂ©trage de Holly Fisher, qui s’offre comme une surcharge audiovisuelle; plusieurs couches de pellicules se chevauchent, la voix d’un homme en off raconte comment il a commencĂ© Ă  Ă©crire des histoires Ă  propos de la police montĂ©e et des fragments de textes s’imposent Ă  nous en permanence. L’homme interviewĂ© nous explique comment il a lancĂ© le mythe du cowboy, en cherchant Ă  rendre les culs terreux Ă©cervelĂ©s qui peuplaient le vide colonial aussi hĂ©roĂŻques que possible. À mesure que les informations nous parviennent, le casse-tĂȘte prend sens, Fisher nous fournit les piĂšces d’un mensonge en isolant ses composants. Ce qu’on entend quelque part fini par ĂȘtre imprimĂ© ailleurs, les images d’un western au ralenti sont dissociĂ©es de leur bande son, qui rĂ©apparaĂźtra plus loin, Ă  la maniĂšre d’un Ă©cho fantomatique. L’effet kalĂ©idoscope devient un atout critique et la splendeur illusoire de l’AmĂ©rique s’évapore pour laisser place Ă  ce dĂ©sert qu’aucun garçon de ferme chevaleresque n’a parcouru.

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