Avec ses couleurs glauques, sa B.O.F. maladive, ses scènes répugnantes (on écrase même des chiots), sa précision diabolique, Midori fait exploser toutes les barrières existantes pour mieux nous chuchoter la dégénérescence de la société – pas seulement japonaise – à l’oreille.

Tout amateur de sensations fortes ne devrait pas passer à côté du travail de Suehiro Maruo, mangaka dont les traits vénéneux prouvent mille fois qu’il n’a rien d’un auteur horrifique «divertissant». Pour tout dire, jamais la mention «âmes sensibles s’abstenir» n’a jamais été aussi utile dans le cas présent. Car Maruo n’est pas un rigolo, dévoilant frontalement toutes les horreurs du monde et tous les tabous imaginables au bout de sa plume. Ce qui le distingue du provocateur à la petite semaine, c’est son talent pictural qui transforme des tableaux atroces en rituels morbides et divins, nous donnant autant envie de tourner de l’œil que de s’y attarder. Une poésie noire comme la nuit, ballet de corps convulsés, déchiquetés, violentés, baignant dans une sensibilité certes ero-guro (l’ombre d’Edogawa Rampo plane sans cesse) mais aussi très européenne: sont convoqués explicitement Bataille, Genet, Lautréamont, Poe, Mirbeau ou Sade, émiettés dans des univers rétro où l’on épargne rien ni personne.

On ne remerciera jamais assez l’éditeur Le Lézard Noir pour éditer continuellement les chefs-d’œuvre infernaux de cet auteur au-delà du chaos. Mais vient la grande question: Maruo est-il adaptable? Raisonnablement, tout porte à croire que non. Pourtant, car c’est bien le sujet ici, la seule grande tentative de transposition fut un succès: en 1992, La jeune fille aux Camélias se voit devenir Midori, le temps d’un anime qu’on imagine longtemps corseté par la censure, connaissant une distribution méga-secrète avant de ressusciter en festival. Un spectacle insensé qu’on doit à Hiroshi Harada, personnage mystérieux qui avait déjà signé un court d’animation expérimental particulièrement malaisant répondant au doux nom de Nidoto mezamenu komoriuta, où il abordait sans détour le bullying et l’urbanisme pourrissant.

Économisant un maximum l’animation de ses personnages, Midori reprend les vignettes de Maruo telles quelles, parfois même de manière plus brutale encore, et permettant aussi à l’histoire de trouver une introduction convenable. On nous présente ainsi Midori, dont le destin ferait passer celui de Oliver Twist pour une promenade de santé: vendant des fleurs sous les ponts, la gamine se retrouve à la rue à la mort de sa mère et se rend à l’adresse qu’un étrange personnage lui a délivrée. Elle se retrouve alors dans un cirque de monstres itinérants, composé d’un homme tronc, d’un manchot, d’un(e) hermaphrodite, d’un nain difforme… Pas de doute, Tod Browning est dans le coin. Bien sûr, on pourrait se dire que Midori a beaucoup de chances et fermer le rideau. Sauf que la monstruosité de ses hôtes se voient aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur. Ramenée au rang d’esclave, Midori est harcelée, battue et violée par la troupe, qui la méprise pour son innocence et sa naïveté. Jusqu’au jour où un magicien de petite taille venu leur prêter main forte, glisse Midori sous son aile. Mais l’espoir chez Maruo, ça n’existe pas.

Clou du spectacle: une longue séquence de carnage où les corps explosent et mutent à volonté dans un magma infernal – il faut le voir pour le croire. Maruo et Harada habillent un long catalogue d’atrocités d’un lyrisme frémissant, tout en débauche baroque et en fausse délicatesse, comme une rose trop piquante et trop belle.

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