Vous voulez du Spielberg beau bizarre avec Michael Shannon? Demandez ce film.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Dans la chambre d’un motel plongée dans la pénombre. Des fenêtres obstruées par du carton. Tandis que la télévision diffuse les images de l’enlèvement d’un jeune garçon (Jaeden Lieberher), ce dernier est assis par terre, recouvert par un drap et le visage assombri par d’épaisses lunettes de piscine. Il est accompagné par son père (Michael Shannon) et l’ami d’enfance de celui-ci (Joel Edgerton). Ensemble, ils fuient les fanatiques religieux (les adeptes du Third Heaven Ranch dirigé par Calvin alias Sam Shepard). Ils fuient aussi les forces de police, comme l’agent Sevier de la NSA (Adam Driver), devenant ainsi les proies d’une chasse à l’homme à travers tout le pays, mobilisant même les plus hautes instances du gouvernement fédéral. La mère les rejoint (Kirsten Dunst) dans la fuite, aussi déterminée qu’eux à faire en sorte que le petit garçon accomplisse son destin…

Avec Midnight Special, Jeff Nichols cherche la lumière dans l’obscurité, la flamme dans un paysage en cendres, l’épiphanie dans un monde en proie aux forces du mal. Tout y est sombre, au début. Puis, progressivement, une fois que l’on comprend qui est qui, une fois que par exemple l’on saisit que ceux qui passent au prime abord pour de vilains kidnappeurs (Michael Shannon et Joel Edgerton) agissent en réalité au nom du bien de l’enfant, le film s’éclaircit, comme les rayons salvateurs du soleil perçant à travers des nuages apocalyptiques. De la même façon, Nichols part du réalisme (route, chambre de motel) vers le surnaturel (le ciel qui menace de s’ouvrir), inscrit l’action dans cet écrin pour nous emmener tout doucement, sans pression, vers quelque chose qui promet de dépasser tout le monde, les caractères comme le spectateur. Si chacun fait l’effort de se surpasser, ce sera un émerveillement; dans le cas contraire, une catastrophe pour tous.
Inutile de préciser que, dans la production cinématographique actuelle, suggérer le passé d’un personnage par la simple manière dont il s’habille, traduire un amour révolu par un bref échange de regard et refuser ainsi le psychologisme comme l’explication surlignée pour miser sur l’intuition et l’intelligence du spectateur, sont des denrées rares et précieuses qu’il importe de protéger à tout prix. De la même façon qu’il faut protéger l’enfant pourvu de dons extraordinaires, il faut protéger la sensibilité de ce film qui ravive une couleur vintage. Non pas par effet branchouille mais pour retourner vers le futur et rechercher quelque chose d’humain à l’ère virtuelle – un lien, une communication, une écoute, une empathie.
Aux commandes de ce qui ressemble à son premier gros film de studio, sous l’égide de la Warner, Jeff Nichols ne perd rien de son écosystème, s’attachant à l’humain pour que le spectateur reçoive toutes les spectaculaires surprises en même temps que les personnages. Et pour transmettre cette humanité pleine de doutes et de convictions, il fallait des interprètes capables d’être intenses en ne faisant rien. Ainsi, entre Kristen Dunst parfaite incarnation du spleen après Virgin Suicides et Melancholia, Adam Driver en décalage permanent, adéquatement maladroit dans un costard trop grand pour lui, et Joel Edgerton en retrait, d’une discrétion émouvante, Michael Shannon parvient encore à surprendre dans un registre inédit pour lui, capable d’ambiguïté (que cherche-t-il réellement?) comme d’élans protecteurs envers son enfant.

Si l’on pense à d’autres films en regardant Midnight Special (beaucoup de Spielberg, E.T. et Rencontres du troisième type comme jolies ombres tutélaires), on pense aussi et surtout à Take Shelter, le deuxième long de Jeff Nichols. Midnight Special entretient avec ce dernier de nombreux points communs: l’intime/le monde, le dit/le non-dit, le tangible/l’invisible, la nécessité d’accomplir son destin envers et contre tous, les visions apocalyptiques et la manière dont le protagoniste joué par Shannon protège un enfant, le préserve d’un monde extérieur potentiellement toxique. Les obsessions que ce jeune cinéaste sécrète en tant que père de famille, anxieux pour sa famille au quotidien, ayant grandi dans la relative prospérité des années 80 et brutalement confronté aux phobies de ses congénères (fantasme d’insécurité et d’apocalypse), peuvent ainsi s’exprimer à une plus grande échelle dans un registre de fable SF riche de sa densité (road movie, drame familial, western, thriller surnaturel). Tous ces genres étant des balises mais aussi des prétextes pour raconter quelque chose de simple et d’universel: la manière dont un enfant chéri comme un trésor doit s’affirmer face à ses parents, démunis et dépassés, secrètement effrayés à l’idée de le perdre. La part séduisante, c’est que s’il refuse de tout expliquer, Nichols ne perd jamais le spectateur pour autant. Les zones d’ombre ont beau être nombreuses, la narration de Midnight Special reste éminemment classique, suivant une ligne claire, dispensant les informations utiles sans jamais forcer le trait. Chez ce réal, comme chez M. Night Shyamalan, tout est affaire de croyance comme condition de découverte et dépassement de soi-même mais il invite aussi à se méfier des forces obscures qui nous gouvernent et de la manière dont les croyances peuvent être récupérées (les flippants adeptes du Third Heaven Ranch, persuadés que l’enfant est le nouveau messie). Tout en affirmant de réelles qualités de conteur, Nichols rappelle par-dessus tout sa capacité à faire croire en l’incroyable.

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