[MIDI MINUIT] VENI VIDI VICI

Mais quelle heure est-il ? Sur l’horloge, les aiguilles s’affolent : ici, il est Midi-Minuit, heure chaos et moment idéal pour un délicieux plongeon dans le cinéma de genre des sixties (et pas que)

PAR JEREMIE MARCHETTI

On connaĂ®t bien la trajectoire du lĂ©gendaire Midi-Minuit Fantastique, revue qui a hantĂ© les fantasticophiles de 1962 Ă  1971 en dĂ©fendant corps et âme un cinĂ©ma traitĂ© Ă  l’époque tel un mauvais genre, une zone dĂ©fendue, un dĂ©fouloir Ă  intelligentsia. Une mĂ©moire que Nicolas Stanzick et feu Michel Caen ressuscitent depuis 2014 avec la parution annuelle d’une anthologie rĂ©unissant plusieurs numĂ©ros – devenus fort rares – de l’incroyable magazine. Le format d’origine, plutĂ´t modeste alors, se retrouve abritĂ© ici en pavĂ©s colossaux, agrĂ©mentĂ©s d’annexes et d’un dvd abritant des courts dans l’air de l’époque. Cette annĂ©e, c’est le troisième et avant-dernier volume qui paraĂ®t, et au Chaos, on ne peut que s’allĂ©cher de la pĂ©riode concernĂ©e, ici entre 1965 et 1967. Car quelque chose gronde, et on le sent au fil des pages. Les corps se dĂ©nudent, la violence se fait de plus en plus agressive, les thèmes sulfureux se multiplient. Preuve ultime que la rĂ©volution en marche se passait dĂ©jĂ  dans un cinĂ©ma de genre devenu refuge des rĂ©voltĂ©s, des poètes et des marginaux, que ces bandes conspuĂ©es Ă  l’imagination dĂ©bordante s’emparaient de la subversion ambiante pour l’imprimer sur pellicule. On apprĂ©cie Ă©galement les dĂ©rives hĂ©tĂ©roclites du magazine qui n’hĂ©sitait pas Ă  aller faire un tour sur les planches, dans les expos, oĂą Ă  animer ses pages de bandes-dessinĂ©es. Son iconographie ultra-stimulante, sa passion enivrante pour les icĂ´nes (Barbara Steele et Christopher Lee en tĂŞte de proue), son acuitĂ© toujours passionnante : on traque les rides, mais on ne les voit pas. Parmi les ajouts, impossible de zapper les illustrations de Philippe Druillet pour le Dracula de Bram Stoker, ou cette double prĂ©face donnant d’abord la plume Ă  l’indispensable Edith Scob, puis Ă  Nicolas Stanzick, dont le renvoi douloureux au 13-Novembre offre un trait d’union Ă©mouvant et inattendu entre le rĂ©el et l’imaginaire. Pour couronner cette belle parution, revenons sur dix films so chaos, so Midi-Minuit, qu’il est toujours temps de voir et revoir…

La nuit du loup-garou (1961)
Un film clef bien sĂ»r, puisqu’il fera la une du premier numĂ©ro de Midi-Minuit, avec une photo promotionnelle aussi mĂ©morable qu’illogique (puisque la crĂ©ature attaque sa propre gĂ©nitrice…qu’il ne croise jamais dans le mĂ©trage !). Avec un Oliver Reed phĂ©nomĂ©nal entre les mains, Terence Fisher dĂ©calquait Ă  sa sauce le film de la Universal, y apportant sa touche de cruautĂ© et ses assauts de terreur sexuelle, jusqu’à donner une genèse particulièrement sordide Ă  son lycanthrope. Un classique indĂ©boulonnable de la Hammer.

L’effroyable secret du Dr Hichcock (1962)
Une nuit, des mains gantĂ©es viennent soulever le couvercle d’un cercueil pour en caresser son contenu, une jeune fille morte, blanche comme un linge. C’est ainsi que dĂ©bute une des pierres angulaires de la filmographie de Riccardo Freda, suivant gĂ©nĂ©reusement le champ lexical de l’horreur gothique : manoir hantĂ©, nuit d’orage, passages secrets, hĂ©roĂŻne perdue dans des dĂ©dales de couloirs, secrets enfouis, mĂ©decin nĂ©crophile…le charme racĂ© et lĂ©gendaire de Barbara Steele, Ă©carquillant Ă  loisir ses immenses yeux de biches extra-terrestre, parachève ce dĂ©lice d’outre-tombe.

Hercule contre les vampires (1961)
Si le Péplum a voisiné plus d’une fois avec le fantastique, il l’a fait aussi avec l’horreur. Summum de cette rencontre (où l’on pourrait citer aussi Maciste contre le fantôme ou Maciste en Enfers), ce Mario Bava méconnu et improbable où le demi-dieu se retrouve piégé aux enfers, traversant une série de tableaux infernaux magnifiés avec les moyens du bord par le maître italien. La cerise sur la gâteau étant bien sûr la présence de Christopher Lee, toujours draculesque, lâchant sur le brave héros une armée de goules sautillantes.

La vampire nue (1969)
Comment Ă©viter le tournant Jean Rollin, dont Le frisson des vampires fut d’ailleurs l’étrange couverture bleutĂ©e du numĂ©ro 23 ? Deuxième long-mĂ©trage mais premier film en couleur, avec comme toujours un titre plein de promesses et une affiche de Philippe Druillet qui continue de faire crĂ©piter un feu ardent dans le regard de n’importe quels passionnĂ©s. Ce qui surprend avec le recul, c’est la manière avec laquelle Rollin dynamite finalement les passages obligĂ©s du cinĂ©ma gothique de l’époque en l’invitant dans un esprit très bd, avec une secte carnavalesque, des actrices dĂ©nudĂ©es en quantitĂ©s, des jeux de masques, des plans diaboliques…le tout dans des dĂ©cors majestueux (dont sa fameuse plage fĂ©tiche) rendant ce dĂ©filĂ©s d’étranges crĂ©atures toujours aussi unique. Le dĂ©but d’une Ĺ“uvre hĂ©las conspuĂ©e, et pourtant si prĂ©cieuse, si midi-minuit…

Dracula & les femmes (1968)
On s’avoue vaincu : aucun Dracula de la saga Hammer ne put égaler Le cauchemar de Dracula. Mais pour la forme, on ne pourrait résister à citer Dracula et les femmes, reposant toujours sur le charisme acéré du grand Christopher Lee, dont les apparitions sont plaquées sur un scénario comme toujours vaguement cohérent. Et si on opte, non sans avec facilité, pour celui-ci, ce serait pour deux raisons : déjà parce qu’on oublie pas sa scène d’introduction, où une victime du comte est retrouvée vidée de son sang à la place du battant d’une cloche, et parce que sa scream-queen, Vanessa Carlson, offrira sa gorge béante pour la couverture du numéro de Midi-Minuit numéro 17, perdue en nuisette dans un lugubre cimetière. Ben oui.

Six femmes pour l’assassin (1964)
On pourrait le croire poussiĂ©reux et dĂ©passĂ©, mais ce maĂ®tre Ă©talon du Giallo dĂ©ploie des trĂ©sors de virtuositĂ©s toujours aussi Ă©clatants (les premières minutes sont quasi Ă©reintantes de beautĂ©, c’est dire le niveau), oĂą des explosions de couleurs vont de concert avec une violence brutale, marquant au fer rouge tout un pan du cinĂ©ma d’italien…et pas seulement. Au pays des rouges mannequins, Bava est roi.

Ténèbres (1969)
Personnalité étrange et torturée du mouvement Midi-Minuit, Claude Loubarie semble avoir projeté toute la matière dont les cauchemars semblent fait dans ce court terrifiant, entre le songe glauque et le post-nuke d’horreur. Annonciateur de l’éclat pourrissant du cinéma gore italien, Ténèbres nous enferme dans un dédale de bétons, d’ombres menaçantes et de tripes seyantes, expérience réellement marginale pour l’époque et d’une modernité folle.

Midi-Minuit (1970)
Avec un nom pareil pensez-vous bien…Film inclassable totalement oubliĂ© des amateurs du genre et des supports de tout poil, Midi-Minuit balance un jeune couple naĂŻf entre les griffes d’une famille d’artistes exubĂ©rants, dans une atmosphère folle transformant la garrigue du Midi en plateau gothique (comme le feront Cattet & Forzani avec le maquis Corse dans Laissez bronzer les cadavres). Un vaudeville sm oĂą on ne peut faire confiance Ă  personne, troublant dans ses virages bizarroĂŻdes, et terriblement irrĂ©sistible dans sa dimension queer, avec un Daniel Emilfork onctueux et grimaçant, et une BĂ©atrice Arnac sensationnelle, quelque part entre Barbara Steele et…Barbara ! Encore une preuve que le genre s’affolait entre Midi et Minuit.

Fantasmagorie (1963)
Photographe proche de George Franju, Patrice Molinard fera tourner l’évanescente et inoubliable Edith Scob dans cette courte mais marquante rĂ©vision de Dracula de Stoker, alors transposĂ©…dans le Val d’Oise ! Point de moquerie : le noir et blanc lugubre Ă©voquant le Vampyr de Dreyer et un choix de dĂ©cors exceptionnels confèrent Ă  ce Fantasmagorie un charme sinistre de premier ordre. En plus des habituels cimetières et autres demeures lugubres, difficile d’oublier une Scob blondine, sirotant le sang des pauvres petits Ă©coliers perdus sur le chemin de l’école.

Le masque de la mort rouge (1964)
Roger Corman eut bien raison quand il vit le vent tourner avec la renommée galopante du gothique italien et anglais. Jamais sans son suave Vincent Price, il offrira une affriolante brochette d’adaptations d’Edgar Allan Poe, dont ce Masque of the Red Death, sans doute le plus baroque et le plus toqué visuellement de tous. Avec Nicolas Roeg à la photo, ce bal décadent ressemble à s’y méprendre à un film de cape et d’épées ayant mal tourné, balayant mousquetaires et héros à la pointe fine au profit d’orgie bourgeoise, de rituels sataniques, de cauchemar fiévreux et de prémices gores (ah cette attaque de corbeau).

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