Avec près de 200 films et séries télé à son actif, sans compter les voix pour des films d’animation ou des jeux video, Michael Ironside a une carrière enviable dans une catégorie un peu floue située entre l’acteur de composition et le second couteau.

Michael Ironside est dans le circuit depuis si longtemps et il a travaillé dans des genres si différents que lorsqu’il est reconnu dans la rue, ce n’est jamais pour le même film. Les flics le respectent pour avoir été le sergent instructeur de Top Gun. Les familles l’identifient au méchant de Sauvez Willy. Les ménagères se souviennent de ses interventions dans Urgences. Pour d’autres, il est Ham Tyler dans la série V. Pour les gamers, il est la voix de Sam Fisher de Splinter Cell d’après Tom Clancy. Mais il a beau varier à l’infini, il n’échappe pas à l’image de méchant de service qui l’a marqué au début des années 80, et lui a valu un statut légendaire que lui envient ses concurrents comme Ted Levine, Peter Stormare, William Fichtner ou John Carroll Lynch. En plus d’avoir un physique massif naturellement intimidant, il est capable d’une grande variété d’expressions faciales – notamment en montrant les dents – pour exprimer une menace et un danger immédiats. Et depuis Scanners, cette image lui a collé à la peau aussi durablement que la cicatrice qui borde son œil gauche, tout en lui donnant suffisamment d’élan pour vivre avec succès de ce métier qui lui est tombé dessus par hasard mais dont, par excès d’humilité, il s’est jugé indigne pendant longtemps.

Ironside est né dans une famille modeste de la banlieue de Toronto. Ses parents avaient l’habitude de dire qu’ils n’avaient pas les moyens de faire voyager leurs enfants, mais que ceux-ci allaient où ils voulaient avec les livres. De fait, Michael a développé une passion pour la littérature sous toutes ses formes, y compris la science-fiction qu’il a découverte d’une façon assez singulière par son grand-père, un ingénieur électro-chimiste qui parlait sept langues. Elevé dans une riche famille d’Ecosse, il a été payé pour partir parce qu’il était tombé amoureux d’une laitière irlandaise qui est devenue la grand-mère de Michael. Une fois installé au Canada, le grand-père y a breveté une des premières radios à lampe, et ses qualités de scientifique lui ont valu d’être consulté par un club d’écrivains de science-fiction qui comprenait Robert Heinlein, Isaac Asimov, A. E. Van Vogt et des dizaines d’autres. Ils s’envoyaient par la poste des manuscrits en échange de commentaires ou de suggestions. De newsletter privée, leur correspondance s’est transformée en magazine qui a publié des quantités de classiques de la SF.

C’est ainsi que le jeune Michael a eu l’occasion de lire le manuscrit de Dune de Frank Herbert, longtemps avant sa publication. Pas étonnant qu’il ait voulu devenir écrivain. Au début des années 70, il s’est inscrit à l’Ontario College of Art où il a étudié l’écriture de scénario en même temps que la mise en scène et l’art dramatique (c’était au même programme), tout en gagnant de l’argent comme couvreur. Le hasard a voulu qu’il trouve un travail d’acteur avant d’avoir l’occasion d’exercer ses talents littéraires. Quelques années plus tard, David Cronenberg l’a repéré et engagé pour jouer le psychique de Scanners, avec comme résultat une avalanche de propositions pour jouer les méchants. Le flot ne s’est jamais tari. Encore récemment, Ironside recevait entre 3 et 4 scénarios par semaine, dont la moitié venait de producteurs espérant que sa participation faciliterait le financement. Il n’a pas de mal à faire le tri, son principal critère étant la qualité d’écriture. Pour autant, et malgré le succès, Ironside a toujours considéré son activité comme un moyen de faire bouillir la marmite plus que comme l’exercice d’une véritable vocation.

Ce n’est pas faute d’avoir essayé, mais il n’a jamais eu l’occasion de s’imposer comme scénariste. Il a écrit et réalisé un film, et co-écrit un autre, mais son graal reste un projet qu’il a poursuivi toute sa vie, sans succès jusqu’à présent. Passport India raconte l’histoire d’un sergent punjabi qui accompagne deux enfants depuis le sud de l’Inde jusqu’à Calcutta pour qu’ils puissent prendre un train et rentrer chez eux. Le scénario est inspiré d’une histoire dont il a eu connaissance au début des années 80, alors qu’il rentrait en avion de Madrid où il avait fait la promotion de Scanners. Il était assis à côté d’une vieille qui lui a proposé du thé. Encore sous le coup d’une gueule de bois, il a refusé, mais elle a insisté en exhibant une petite flasque d’un air malicieux. Et tout en versant du très bon whisky dans son thé, elle lui a raconté l’aventure arrivée à sa grand-mère et à son grand-oncle alors qu’ils étaient enfants en Inde au XIXème siècle. La révolte au Pendjab venait d’éclater et leurs parents ont été tués. Pour une raison restée mystérieuse, un postier indien a pris les enfants sous sa protection et, après les avoir dûment tamponnés, les a emmenés en carriole du sud de l’Inde jusqu’à Calcutta pour les remettre aux autorités britanniques. La vieille dame de l’avion portait autour du cou un tampon de la poste que lui avait transmis sa mère. Obsédé par cette histoire qu’il a adaptée par écrit avec l’accord de sa narratrice, Ironside eu plusieurs occasions de voir aboutir son projet, mais il ne s’est jamais résolu à laisser les producteurs l’altérer, et c’est pourquoi il est toujours dans les limbes.

Aujourd’hui, Ironside a survécu à deux cancers, et l’épreuve a changé son sens des priorités. De son expérience au cinéma, il a fini par admettre qu’elle avait une certaine valeur, ne serait-ce que pour les amis qu’il s’est faits au fil des ans. Tous les gens qui l’ont côtoyé apprécient sa compagnie et louent son ouverture, sa chaleur et l’attention qu’il porte à tous, du plus humble au plus célèbre. Et son étonnante culture garantit une conversation riche et stimulante. Hors des plateaux, lorsque les gens l’abordent pour lui demander un autographe, c’est souvent en citant un de ses dialogues dans un film donné. A ce propos, il raconte comment une de ces rencontres a dérapé. Il était avec sa femme à Reno en attendant d’embarquer pour Los Angeles lorsqu’il a été repéré par un enfant qui s’est adressé à lui, au bord des larmes: «C’est vrai que vous n’aimez pas Willy?» Il faisait référence à une réplique de son personnage de comptable excédé dans Sauvez Willy. La journée avait été difficile, et au lieu de répéter pour la millième fois «Je suis un acteur, je suis payé pour faire semblant», Ironside a joué son personnage en disant «OUI, JE DETESTE WILLY!». Il a été obligé de déployer des trésors de diplomatie pour calmer les parents du gamin traumatisé. Depuis, il ne plaisante plus avec les enfants.

MICHAEL IRONSIDE EN 5 ROLES CHAOS

Scanners (David Cronenberg, 1981)
Impossible d’oublier le visage hurlant de Michael Ironside avec ses yeux blancs et ses veines boursouflées dans Scanners, où il incarne un sinistre comploteur doté de pouvoirs psychiques explosifs. L’image est tellement forte qu’elle est devenue l’affiche du film. Après une série d’apparitions insignifiantes, ce rôle marquant a propulsé la notoriété de l’acteur presque au-delà du souhaitable. Ironside lui-même mettait en garde contre ce genre de démarrage: «Si vous commencez votre carrière en frappant une retraitée avec une pelle, ça plaira tellement que vous ne recevrez plus que ce genre de propositions sans espoir d’en sortir». Effectivement, l’acteur n’a pas échappé à cette spécialisation, mais il le fait très bien.

Terreur à l’hôpital central (Jean-Claude Lord, 1982)
Dans ce film sous-estimé du québécois Jean-Claude Lord, Ironside joue un cas particulièrement gratiné de tueur fou. Frustré et misogyne, son personnage fait une fixette sur une journaliste féministe qu’il agresse et tente d’achever à l’hôpital où elle est soignée. Toutes les composantes du slasher sont réunies, mais avec des nuances et un parti-pris de générer la terreur en faisant redouter le pire plutôt qu’en montrant le résultat. Le film a connu son heure d’infamie en Angleterre après avoir été brièvement diffusé à la télé. La BBC a reçu une amende et le film s’est retrouvé arbitrairement classé dans la liste des video nasties, interdits par la censure. A l’évidence, les censeurs n’avaient pas vu le film qui ne contient quasiment pas de scène gore, à l’exception de celle où le personnage de Michael Ironside se blesse volontairement en plongeant le bras dans des tessons de verre.

Extreme prejudice (Walter Hill, 1987)
Ici, Ironside joue le major Paul Hacket, qui monte secrètement pour la CIA un commando de mercenaires en vue d’attaquer un cartel mexicain dans le contexte plus particulier de la rivalité entre un Texas ranger (Nick Nolte) et le chef du cartel (Powers Boothe). Le résultat est une sorte de pastiche un peu appuyé de Peckinpah dont Walter Hill a été le monteur. Un film de bande donc, qui permet à Ironside de montrer son esprit d’équipe. Sans surprise, il s’y révèle très à l’aise, notamment lorsqu’il est en binôme avec Clancy Brown, qui a été le méchant de Highlander. Quatre ans plus tard, Ironside jouera le méchant dans Highlander 2, un choix étonnant de sa part, étant donné la nullité générale du projet dans tous les domaines.

Total Recall (Paul Verhoeven 1990)
Adapté d’après Philip K. Dick, le film de Verhoeven est une bonne occasion d’apprécier la technique d’Ironside dans le rôle d’un agent avec une dent contre Quaid/Arnold. Il est capable d’être très calme ou très explosif, avec toute la gamme intermédiaire, mais il sait le faire au bon moment, d’une façon qu’il qualifie de «japonaise». Quand il prévient qu’il va tuer quelqu’un, ce sera plus efficace s’il l’exprime sur le ton de la confidence que sous le coup de la colère. Pareil quand il sourit: ça veut dire qu’il est sur le point de lancer un mauvais coup. Comme lorsqu’il demande si Quaid/Arnold se souviendra de ce qui va se passer. Quand on lui assure que sa mémoire sera totalement effacée, Richter sourit et frappe Quaid avec délectation. A propos de souvenir, Ironside cite Total Recall comme sa meilleure expérience de tournage. Il remettra le couvert avec Verhoeven dans Starship Troopers.

The Machinist (Brad Anderson, 2004)
Ironside a un rôle très secondaire dans cette histoire centrée sur un insomniaque joué par Christian Bale qui a perdu 30 kilos pour l’occasion. Obsédé par un passé qu’il cherche à refouler, l’homme est hanté par des hallucinations, et au cours d’une de ses crises, il provoque l’accident qui coûte au personnage d’Ironside sa main, broyée dans une machine outil. Plus tard, l’anorexique vient rendre visite à Ironside, et la confrontation, pleine d’ironie et de tension, est une des meilleurs scènes du film. Ce n’est pas la première fois qu’Ironside joue un personnage qui perd une partie de lui-même. C’est presque devenu une habitude: deux bras dans Total Recall (90), ses jambes dans Starship Troopers (97), la tête dans Highlander 2 (91), encore un bras dans Guy X (2006).

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