Au XVIIe siècle, une aristocrate, profitant de l’absence de son mari, engage un peintre pour immortaliser son domaine et, en dĂ©dommagement, lui offre la totale jouissance de son corps. Lorsque l’artiste dĂ©couvrira (trop tard) les buts secrets de cet agrĂ©able contrat, le chaos rĂ©gnera fort. SacrĂ© Greenaway!

PAR JEREMIE MARCHETTI

Ă€ la lueur des chandelles, les commĂ©rages et histoires licencieuses vont bon train: les sujets sont vulgaires, jamais les mots, qui claquent et fondent dans la pĂ©nombre. Les visages sont poudrĂ©s, usĂ©s, les sourires grimaçants et mesquins, les perruques lourdes. On se sĂ©duit comme on se dĂ©molit. Durant cette soirĂ©e, un dessinateur du nom de Mr Neville signe un contrat allĂ©chant: une commande de six dessins pour Mrs Herbert, qui souhaite profiter de l’absence de son mari pour immortaliser leur domaine sur papier. Le contrat prend un atour charnel lorsque l’on apprend que l’artiste pourra jouir du corps de son employeuse Ă  sa guise. On attendait des marivaudages, et Greenaway n’en a que faire… ou du moins s’en sert-il en guise de trompe l’oeil (ça tombe bien, le film en est un).

Après The Falls, un dico-documentaire déployant un savoir encyclopédique farfelu, le réalisateur anglais à l’imaginaire aussi raffiné qu’épuisant signe cet étrange mariage entre Blow-Up et Barry Lyndon, et dont le premier montage projeté en festival atteignait dit-on les trois heures (contre 1h40 au final!). Au rythme des coups de crayons, des paysages quadrillés, des jours et des entrevues amères, un mystère se dessine à l’intérieur même des paysages. Narguant la bourgeoisie, l’irascible Mr Neville se fait un plaisir de malmener ses sujets, de trousser Madame (qui en vomit) et d’accepter l’étrange jeu de pistes qu’il pense contrôler de A à Z. Quand il goûtera à la grenade, fruit des enfers, ce sera trop tard pour lui. Aussi cruel et bavard que du Sade, mais sans les débordements graphiques, Meurtre dans un jardin anglais stimule par l’oreille, tant par la logorrhée que la musique dantesque de Michael Nyman, offrant un hommage trépidant à Henry Purcell. Sans elle, le spectacle serait toujours odieux, mais un poil plombant: c’est par elle que se traduit toute la jouissance de Papy Greenaway, comme si un orchestre hystérique et invisible se mouvait dans ce jardin anglais faussement calme, où les statues bougent et pissent à la nuit tombée.

Clarinette dans la tronche, on voudrait nous aussi sauter et courir pour chasser les troupeaux de moutons. Le 16 mm crépite, la lumière éblouit: la verve baroque et pétante du bonhomme a encore du chemin à faire, mais les sens, si on le veut bien, empruntent une voie hypnotique. Tout ça pour nous dire que derrière les esquisses remarquables, la finesse des corsets et les bons mots, c’est laid, décadent, impitoyable. Même si on ne voit que la verdure, les tissus, les fruits, tout ça finira tout de même dans le sang et dans le feu. Tragique Greenaway, toujours un peu sardonique, toujours un peu complice. Toujours chaos.

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