[METROPIA] Tarik Saleh, 2009

Metropia donne l’impression d’Ă©couter un long morceau de trip-hop lancinant et mĂ©lancolique. Coup d’essai de celui qui rĂ©alisera le clip de Follow Rivers de Lykke Li et le film Le Caire Confidentiel. Un rĂŞve dans le rĂŞve en noir et blanc, sans espoir ni douleur.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

En 2024, alors que l’Europe est parcourue par un système de mĂ©tro ultra-rapide construit par la firme Trexx, l’employĂ© d’un centre d’appels tĂ©lĂ©phoniques de Stockholm arrive dans une station de mĂ©tro et entend des voix Ă©tranges dans sa tĂŞte. Peu de temps après, il rencontre Nina, une femme blonde qui vante les mĂ©rites du shampoing, et se rend compte qu’il est impliquĂ© dans une conspiration contre la multinationale au pouvoir.

Voici un beau film d’animation suédois qui ne ressemble à rien de connu, même s’il explore un sujet rebattu au cinéma (les fantasmes autour de la théorie du complot). Ce qui le distingue des autres, c’est son esthétique qui mélange des marionnettes en 2D et des décors en 3D. Cette technique est basée sur un travail de photomontage rendu possible par Cut Out via Adobe After Effects. Il ne faut pas s’étonner si Anna, la petite amie du personnage principal, a des airs de ressemblance avec l’actrice américaine Rosario Dawson – les créateurs ont simplement pris une photo d’elle. Les personnages animés paraissent humains même si leurs yeux et leurs crânes semblent anormalement grands, comme si on les voyait dans un miroir déformant. Le casting contribue à la singularité du projet : Vincent Gallo, Juliette Lewis, Stellan Skarsgard et son fils prêtent leurs voix. Udo Kier a remplacé au dernier moment Max Von Sydow dont la voix gutturale guidait le spectateur dans Europa, de Lars Von Trier. L’autre idée forte, c’est l’interconnexion des métros comme un réseau souterrain tentaculaire qui relie toutes les capitales d’Europe. Mais cette invention qui modifie le mode de vie fonctionne à double tranchant et reste la propriété d’une multinationale qui fabrique un shampoing pénétrant dans le cerveau, permettant de lire les pensées des consommateurs pour les transformer en moutons de Panurge. Les éléments les plus familiers et triviaux, comme le poste de télévision, permettent de surveiller les agissements des contemporains jusque dans leur intimité.

De manière plus gĂ©nĂ©rale, cet univers futuriste sert d’écrin Ă  un rĂ©cit paranoĂŻaque oĂą chaque Ă©vĂ©nement est fait pour que l’on pense que le personnage principal travestit mentalement et involontairement la rĂ©alitĂ©. En rĂ©alitĂ©, c’est le monde autour de lui qui s’effondre. Pour donner des balises, on est proche au dĂ©part de Substance mort, de Philip K. Dick (la plongĂ©e hallucinĂ©e dans la tĂŞte d’un homme) voire de l’illogisme KafkaĂŻen, avant de continuer vers Brazil, de Terry Gilliam (le combat d’un homme seul contre tous). C’est une vision Ă©purĂ©e du monde qui reste Ă  hauteur d’être humain, sans robot ni intelligence artificielle et qui ne cherche pas Ă  assombrir inutilement le trait. L’intrigue, Ă©crite par Stig Larsson, l’auteur de la trilogie Millennium, avant son dĂ©cès en 2004, brasse sur un rythme anti-spectaculaire des thèmes complexes sur l’identitĂ©, allant au-delĂ  du constat de la dĂ©shumanisation de la sociĂ©tĂ© et de la mainmise commerciale de la publicitĂ©. En opposition au personnage principal, il y a ceux qui dĂ©tiennent le pouvoir parce qu’ils en ont le droit et le devoir. En pleine crise Ă©conomique et Ă©nergĂ©tique, l’avancĂ©e prodigieuse de la technologie moderne ne reprĂ©sente qu’un outil fonctionnel favorisant l’accès aux plus hautes responsabilitĂ©s mĂŞme si elle n’apporte aucune rĂ©ponse au pyrrhonisme ambiant. Au lieu de se rapprocher, les gens tendent Ă  s’éloigner et l’on peut voir ça dès aujourd’hui Ă  travers le tĂ©lĂ©phone portable et Internet.

Tarik Saleh a commencĂ© comme documentariste avant de finaliser Metropia pendant six ans. Entre temps, il a vu l’évolution du monde pour converger vers une reprĂ©sentation possible du futur Ă  l’imparfait. Après l’avoir terminĂ©, il a relu 1984, de George Orwell et s’est rendu compte que la peur d’une entitĂ© dictatoriale s’est transformĂ©e en un demi-siècle en une peur de s’assumer soi-mĂŞme. Son approche se situe aux antipodes de la pensĂ©e cartĂ©sienne, notamment dans son refus du manichĂ©isme. C’est pourquoi Metropia est si incarnĂ© et Ă©mouvant jusque dans ce qu’il raconte de manière accessoire comme cette histoire d’amour Ă©maillĂ©e de dĂ©tails poignants et de phrases murmurĂ©es («Je me rends compte que j’ai plus besoin de toi que tu n’as besoin de moi», dit-elle). Au-delĂ  de la simple technique, l’animation remplit vĂ©ritablement sa fonction en donnant vie aux personnages au point d’Ă©tablir entre eux et le spectateur une affection durable. Au dĂ©part Ă©corce vide, le hĂ©ros finit dans la complĂ©tude, mĂŞme s’il demeure quelques ambiguĂŻtĂ©s. La conclusion, d’un romantisme inouĂŻ, montre au sens propre une effusion d’amour jaillissant du cĹ“ur des hommes et se rĂ©vèle aussi apaisant qu’un rayon de soleil après la pluie.

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