Bien avant David Lynch ou Dario Argento, une cinéaste méconnue – mais muse inspiratrice secrète pour beaucoup – mettait courageusement en scène des rêves éveillés. Et révolutionnait. Sans crier gare.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Avec son «appétit de merveilleux», Maya Deren était dans les années 50 la chef de file du cinéma expérimental en revendiquant l’influence de Jean Cocteau, poète français dont la phrase célèbre reste parfaite pour résumer le travail conséquent de l’artiste: «Quand l’événement vous dépasse, feignez d’en être l’organisateur». Réalisé dans les années 40 en collaboration avec son mari Alexander Hammid (également acteur et monteur), Meshes of the Afternoon demeure l’un de ses chefs-d’œuvre et marque les balbutiements d’un avant-gardisme américain où le danse et le cinéma sont assimilés au même niveau, traités avec la même grâce, s’inspirant et se nourrissant mutuellement.

Il y a une telle liberté, une telle énergie et une telle ingéniosité dans le cinéma de Maya Deren, surnommée «la femme à la caméra» pour démentir l’expression trop répandue «d’homme à la caméra», que certains auraient de la graine à en prendre. Ne serait-ce que dans sa manipulation affûtée et nouvelle de l’espace-temps cinématographique. Avec des moyens astucieux, l’artiste fâchée avec les codes Hollywoodiens n’a cessé de construire une carrière loin des sirènes et de relever des défis du genre stimulants en signant pléthore de films expérimentaux très intrigants. De manière générale, elle accomplit des prouesses pour mêler le texte et l’image, le sens et la sensation, l’abstraction et l’émotion. Maya se veut à la fois cérébrale et physique en abordant une foule de thèmes qui a priori ne se colmatent pas entre eux (la psyché, la sexualité, la violence, les rituels et la transe). Ses films prosaïques et linéaires, elliptiques et abstraits, répondent à ces paradoxes. Ils témoignent une influence revendiquée du surréalisme de bon aloi et de la psychanalyse héritée de papa. Les centres d’intérêt de Deren sont la danse et la poésie. Domaines dans lesquels elle excellait alors qu’elle n’était qu’une licenciée en arts débutant dans le journalisme. Selon ses termes, elle voulait développer une forme d’art filmique trouvant son origine dans les potentialités de la caméra elle-même, libérée de l’influence des autres langages artistiques tels que la littérature, le théâtre et les arts plastiques.
Ses ennemis? Le surréalisme de bazar et la frontalité du documentaire. Ses films sont des rêveries, des elixirs oniriques qui parlent aux sens. L’un de ses opus les plus intéressants demeure Meshes of the afternoon, sorte de thriller métaphysique et paranoïaque nourri d’ombres et de lumières, tellement déroutant et envoûtant que chacun est libre de tirer les interprétations qu’il veut. On peut y voir Maya Deren dans le rôle d’une femme paumée dans un méandre rhapsodique. Avec son mari, elle forme un couple d’amants confrontés à la mort de leurs désirs. Dans l’expression illustrative, les références à Cocteau frappent à la porte. Comme lui, Deren se met en scène dans des fictions. La mort est représentée sous la forme d’un personnage habillée de noir dont la capuche abrite un visage en miroir. Progressivement, Deren part d’éléments ancrés dans une réalité (une fleur, une clé, un téléphone) et au fil de son cheminement narratif les dispose dans une réalité « autre » en appliquant le concept pré-Deleuzien de la répétition et de la différence.
A travers ces éléments matériels, Maya Deren explore le passage de la vie à la mort, du rêve au cauchemar, du passé au présent. Sa faculté à brouiller les repères chronologiques ont certainement inspiré David Lynch, notamment pour Mulholland Drive où des éléments épars évoquent étrangement Meshes of the Afternoon (la clé, la mort évoque la clocharde dans MD) jusque dans sa construction alambiquée. Les thèmes du dédoublement et du cercle infernal où tout semble voué à recommencer dès le début renvoient à Lost Highway. Certains ont vu une métaphore sur le féminisme avec un personnage principal féminin, fleur fanée en pleine renaissance, qui cherche à s’affranchir d’une dépendance quitte à côtoyer les ténèbres. Pourquoi pas, mais il faut surtout y voir une illustration unique de l’inconscient, au moins aussi forte que celle proposée par Buñuel et Dali dans l’immense Chien Andalou en 1928. Comme dans bon nombre de ses films suivants, Meshes of the afternoon s’attache aux éléments minéraux (vent, bois, pierre, mer) afin d’accentuer une dimension organique et sensuelle. Comme si la nature semblait évoluer – pour ne pas dire danser – en même temps que le personnage. La bande-son incantatoire de Teiji Ito, complice de Deren sur la fin de sa carrière, n’a été ajoutée qu’en 1959 – à l’origine, le film est muet. Inconsciemment, Maya passe presque pour celle qui a préfiguré le clip en offrant une parfaite adéquation entre le montage de l’image et du son.
Après ce premier essai plus que prometteur où elle fait par ailleurs montre d’une maîtrise exemplaire des diverses composantes du récit dit expérimental, la cinéaste a essayé de donner une importance sacrée à ses passions avec un style pointilleux et dialectique où le visuel serait en cohérence avec le fond. La danse et la légèreté du corps aérien vont continuer à faire écho aux mouvements amples et fluides d’une caméra. Généralement, en ce qui la concerne, on définit ces mouvements de caméra sveltes comme des «chorégraphies». L’exemple le plus probant de cette démarche reste le bien nommé A study in choreography for camera où elle filme un danseur qui évolue au gré des décors en conservant d’un bout à l’autre une mine transcendée ou encore The very eye of night, une fantasmagorie astrologique où des danseurs de lumière sont incrustés en négatif sur un ciel étoilé. En corollaire, elle défend le mouvement expérimental en créant la Creative Film Foundation et la Film-makers association. De même, elle écrit quelques romans un chouia didactiques, loin de la légèreté de son style visuel, notamment l’imposant L’art, la forme et le film. Ce qui confirme l’aversion de Deren pour la littérature. Toquée d’anthropologie, elle écrit suite à un voyage en Haïti un livre sur les rituels vaudous (Divine Horsemen). Elle en a tiré un long métrage d’environ cinq heures qu’elle n’a jamais pu achever (elle est morte un an après son excursion dans des conditions mystérieuses). Bien que décédée il y a maintenant près de cinquante ans, son influence demeure intacte. Elle est toujours célébrée dans les cinémathèques françaises et des artistes contemporains comme John Zorn lui rendent hommage à travers leurs compositions (dans le cas de Zorn, il a crée une bande son qui relate sa carrière baptisée Filmworks X – in the mirror of Maya Deren).

1 COMMENT

  1. Merci pour ce texte mais plusieurs petites précisions :
    – Meshes of the Afternoon n’est pas le “premier essai” de Maya Deren puisqu’elle rĂ©alise The Witche’s Cradle avec Marcel Duchamp durant l’exposition surrĂ©aliste qui a lieu au Art of This Century gallery de Peggy Guggenheim. Wikipedia se trompe en disant que le film est tournĂ© en 1944 puisque l’exposition a lieu en fĂ©vrier 1943. Le film sera montĂ© en 1944 — et restera, comme on le sait, inachevĂ©.
    – Ce n’est pas Maya Deren qui crĂ©e la Film-Maker’s Cooperative mais Jonas Mekas. Elle en a l’idĂ©e et en est l’instigatrice, mais c’est Mekas qui rĂ©alise ce rĂŞve en 1962. Deren nous quitte en 1961.
    – Maya Deren n’Ă©crit pas de roman mais des essais thĂ©oriques sur l’art et le cinĂ©ma (publiĂ© chez Pairs expĂ©rimental en France), la danse ou le vaudou.
    – Certes John Zorn est un grand fan de Deren (il lui rend hommage dans Songs from the Hermetic Theatre avec la pièce In The Very Eye of The Night ou dans des cinĂ©-concerts comme celui de Paris en 2008 oĂą il jouait avec Electric Masada featuring Erik Friedlander sur Ritual in transfigured time, reprenant une pièce du Filmworks X) mais il n’a pas crĂ©e une bande-son qui “relate sa carrière”. C’est un soundtrack pour le film de Martina Kudlacek In the Mirror of Maya Deren.

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