À défaut d’être le film le plus timbré de Zuzu, Mes nuits sont plus belles que vos jours reste sans doute son plus lumineux. L’un de ses plus sous-estimés. Et l’un des préférés de son auteur.

PAR JEREMIE MARCHETTI

A l’origine, il y a un roman toqué signé Marie Billetdoux, qui racontait la romance la plus évidente par les moyens les moins évidents. Personne ne serait assez fou pour adapter une telle cascade de mots, parfois à perdre haleine. Personne sauf Zulawski, sorti du four de L’amour Braque où il dézinguait Dostoïevski et Tchekhov au fusil à pompe. Un polar sans laisse, sans mesure, brisant à tout jamais l’image innocente que le public s’était forgée de Sophie Marceau. Ce qu’on ne lui pardonna pas beaucoup. En jetant son dévolu sur une amourette déglinguée, Zulawski lâche du leste.

Adoré à l’époque par Starfix et reniée par l’auteur du livre, Mes nuits sont plus belles que vos jours est en effet une adaptation qui dérive plus qu’elle ne s’attache: ce que Zulawski a retenu bien évidemment de la matière première, c’est l’impression de vertige permanent, ramenant à sa sauce un inépuisable fleuve de mot. À défaut d’être le film le plus timbré de son auteur, ce sera sans doute son plus lumineux. Ce qu’il reste de provocation, c’est le strip-tease constant de Marceau, sans doute très à l’aise devant la caméra de son mari, bien qu’on se demande si elle est avait réellement le choix face à l’homme qui voulait tuer Adjani pour une paire de lentilles de contact. Pas de morts (ou si peu), pas de guerre, pas d’effusions de sang: Zulawski voltige autour de la passion contrariée entre un informaticien atteint d’une maladie dégénérative «un truc d’on ne sait pas d’où il vient mais on sait où il va» (façon régression infantile) et une voyante starlette qui pleure tout le temps. Ils se rencontrent dans un café, près de Montparnasse: elle a de grosses lunettes, et lui, il dit n’importe quoi. Mais il l’aime déjà. Elle s’en va à Biarritz dans un palais, il la suit.

Il est fascinant de voir comment Cosmos, lui aussi une autre adaptation littéraire, reprendra les mêmes codes : c’est un cinéma autant bouffon que lyrique, noyé dans la grimace et les jeux de mots. Les dialogues se font match de ping-pong ou rébus: l’un finit la phrase de l’autre, et inversement. On parle comme on joue à la marelle. Jacques Dutronc (qui reprenait alors sa carrière ciné), hagard et amoureux, se bat contre la mort des mots. Elle, elle brûle et tournoie, prisonnière d’un univers mondain fait de précieuses ridicules. Et il y a ce don qui l’a fait rentrer en transe, de préférence nue, devant des parterres de bourgeois qui n’attendent que d’être choqués. Avec comme seul lien une enfance meurtrie, Blanche et Lucas s’échappent par l’amour. Amour fou, amour absurde, amour con et bouleversant, filmé comme un rêve trop pressé où les amants font tout à l’envers, se chassent et se croisent comme des enfants excités. Chez Zulawski, on court, on baise, on crapahute, on hurle, avant de s’engouffrer à jamais dans la mer. Comédie du désespoir, une fable de fous pour les fous. Des âmes perdues que Zuzu a maintenant rejoint…

« – Faut que je parle tout le temps. Je me vide de mots, j’suis comme une baignoire dont l’eau s’en va…
– Videz vous sur moi… »

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici