Pas besoin d’être Prix Nobel pour cerner tout le potentiel enfant terrible de Toshiharu Ikeda lors de son très court passage chez la Nikkatsu: débarqué au «début de la fin» de l’âge d’or du film de fesses, il signait coup sur coup deux roman-porno qui n’avaient peur de rien ni de personne, et préféraient lorgner vers le fantastique européen et le thriller américain pour mieux redessiner les sempiternelles histories de séquestration sadiennes et d’obsessions maladives. Angel Guts: Red Porno et Sex Hunter stimulaient assez les limites à ne pas franchir pour qu’on s’en souvienne, avec son lot de scènes impensables (une jeune fille à la sève débordante faisant l’amour à une table chauffante ou un lavement intégral au coca-cola) emballée dans une esthétique dont le raffinement et l’ultra stylisation donnaient un coup de fouet à d’atroces histoires déviantes. Avant un Evil Dead Trap mythique, partouze béante de slasher cracra et de giallo barbare qui le fera connaîtra un peu partout, Ikeda était sorti du giron du roman-porno pour s’essayer au thriller horrifique avec Scent of a Spell ou Cursed Village in Yudono Mountains. Parangon de ce petit marathon, le très aqueux Mermaid Legend, honteusement jamais sortie de son île.

Il y a ce couple de pêcheurs, lui un peu pochtron; elle, jolie et discrète, qui mènent gentiment leur barque. Le matin, la jeune femme part pêcher avec son compagnon: lui sur le rafiot; elle dans l’eau, sans fioritures, une corde autour de la taille. Elle racle les coraux et tire la corde pour que son acolyte la fasse remonter. Le train-train quotidien. Mais un jour, le corps du mari tombe à l’eau, et ne remontera plus. Attaquée à son tour par un inconnu tapie à la surface, la survivante réussit à prendre la fuite et évite la police, bien trop hostile. Elle est alors isolée dans un appartement minable, au-dessus d’un bar à hôtesses, protégé par un ami du couple, bien évidemment amouraché de son hôte. Perdant patience, ce sont les gros bonnets d’un futur complexe de bord de mer, qui se sont en effet chargés de dessouder le couple de pêcheurs trop gênant d’un coup de nettoyage intégral. Mais celle qui n’a pas été effacé, le grain de sable dans le moteur, c’est bien entendu Migiwa, qui va petit à petit se laisser aller au désespoir avant de se décider à assouvir à vengeance.

Les spectateurs les plus turbulents seront déjà partis, les plus patients seront récompensés. Ikeda s’aligne sur la sauvagerie revancharde de ses aînées, de Lady Snowblood à Sasori, mais sans la pop-attitude, ce petit truc qui rendait tout ça éclatant et cette énergie qui venait assurément de la bande-dessinée. Chez Ikeda, tuer c’est sale, c’est long, c’est pénible, ça épuise, à l’image du premier meurtre où une chambre coquette se change en théâtre grand-guignol. Mais on ne rit plus. Sans attaches ni amours, possédée par son meilleur ennemi, l’héroïne devient une représentation désespérée de la vengeance, celle que rien n’arrête, celle qui ne fait plus la différence. Revenue de la mer, trident en main, Migiwa est à la fois Athéna et Téthys, une messagère de mort qui déchaînera les flots après un massacre qui laisse le souffle coupé: malandrins ou invités de passage, hommes ou femmes, tout le monde y passe. La violence fatigue les corps, use les muscles, même celui de son initiatrice: on a glissé, sans le savoir d’un film de Naomi Kawase à du Park Chan-Wook (dont le mélange de sensualité, de poésie et de capharnaüm sanguinolent n’est pas étranger à ce qu’il fera avec sa trilogie de la vengeance). Après le bruit, la femme regagne l’océan, devenue sirène, devenue légende. Score obsédant signé par le grand Toshiyuki Honda, images foudroyantes: du grand rouge au grand bleu. On n’oubliera rien.

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