Une chose est sĂ»re: après ce film, les matins n’ont plus jamais Ă©tĂ© calmes en CorĂ©e.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

En 1986, dans la province de Gyunggi, le corps d’une jeune femme violée puis assassinée est retrouvé dans la campagne. Deux mois plus tard, d’autres crimes similaires ont lieu. Dans un pays qui n’a jamais connu de telles atrocités, la rumeur d’actes commis par un serial killer grandit de jour en jour. Une unité spéciale de la police est ainsi créée dans la région afin de trouver rapidement le coupable. Elle est placée sous les ordres d’un policier local et d’un détective spécialement envoyé de Séoul à sa demande. Devant l’absence de preuves concrètes, les deux hommes sombrent peu à peu dans le doute…

Il y a suffisamment de matière narrative dans Memories of murder pour alimenter les scénarios d’une dizaine de films. Ne jouons pas plus longtemps la carte du suspense : le second long métrage de Bong Joon-ho est une bombe à retardement qui prend un malin plaisir à malmener les us et coutumes d’un genre balisé. La raison de sa réputation prestigieuse (il fut le grand gagnant du dernier Festival du film policier de Cognac) vient de ses qualités d’épure, de son originalité et surtout de l’aboutissement d’un script complexe, basé sur une histoire vraie, qui mise sur l’intelligence et la perspicacité du spectateur sans faire montre de la moindre manipulation roublarde. En soi, un événement dans un registre où le spectaculaire a parfois tendance à prendre le pas sur la réflexion.

Première scène: dans un lieu agreste, des gamins turbulents s’amusent sur une route déserte et enquiquinent un inspecteur qui part autopsier le cadavre d’une femme violée. En une simple séquence, Bong Joon Ho part de la lumière pour basculer dans les ténèbres. Cette gradation sera constante tout le long d’un film pessimiste, aussi spirituel que triste, qui fluctue entre tragique et bouffon. En se glissant dans tous les styles avec le même talent (parodie, comédie, satire, horreur, thriller social, suspense…), le réalisateur passe au hachoir tous les poncifs rébarbatifs et dynamite irrespectueusement les codes du polar. Ce mélange d’horizons, ces prises de risques, ces audaces roboratives constituent les points forts d’un scénario qui repose sur une base éprouvée et très solide : trois flics aux méthodes diamétralement opposées qui sont confrontés à un psychopathe pervers dont les assassinats, minutieusement exécutés (voir les scènes d’autopsie), échappent à toute logique rationnelle.

Résumé ainsi, on serait tenté de réduire le film à un amalgame alléchant de L. A. confidential (pour la psychologie des flics) et de Se7en (pour la traque d’un tueur en série redoutablement intelligent). Oui mais voilà, Memories of murder n’est pas un maelström pâlot qui cherche à rivaliser avec les homologues ricains. Son dessein est de partir de ficelles basiques pour tordre le cou à la prévisibilité et aux trajectoires trop bien tracées. Cette perversion donne lieu à une hybridation rigoureusement dosée: un rythme hollywoodien (pas de contemplation superfétatoire ni d’esthétisation inopportune) greffé sur une sensibilité coréenne très particulière. Pendant les deux heures que dure le film, on suit le quotidien de ces flics… en même temps qu’on assiste à leur progressive (et bouleversante) descente aux enfers. Stressés par un supérieur atrabilaire et des journalistes manipulateurs, ils vont mener une enquête nébuleuse sans réussir à conserver leur sang-froid. Ils exploitent toutes les méthodes possibles et inimaginables allant même jusqu’à formuler les hypothèses les plus ridicules (fréquence de passage d’une chanson à la radio, chamanisme…). Incidemment, le réalisateur pointe du doigt un système de garde à vue insoutenable où les flics ont recours à des méthodes tortionnaires pour transformer des esprits faibles en boucs émissaires idéaux. Dans ce grand bain de suspicion où tout le monde est un suspect potentiel, dans cette montée d’adrénaline où les policiers sont triturés par une enquête tumultueuse et des démons intérieurs pesants, Bong Joon-ho met en scène un sublime cauchemar qui sacrifie autant à la gravité dramatique qu’à l’humour le plus surréaliste.

Une chose est sûre: après ce film, les matins ne seront plus jamais calmes en Corée. La dernière demi-heure, émotionnellement intense, subjugue parce que c’est là où les hommes sont confrontés à la réalité nue d’une vie injuste, où l’humanité finit par prendre le pas sur le stoïcisme, où la honte de ne pas avoir pu sauver une fillette vous hante à vous démolir. Et c’est beau. Très beau. A l’aune de ce voile d’ambiguïté opaque qui parcourt l’intrigue. A l’image de ce plan final magnifique sur le visage marqué de l’inspecteur qui n’oubliera jamais ce mystère insondable; sorte d’écho parfait de la stupéfaction du spectateur en sortant de la salle…

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