L’apocalypse a beau être un effet de mode au cinéma (une réponse aux angoisses contemporaines), Lars Von Trier a toujours été passionné par la fin du monde qu’il a plus ou moins évoquée dans ses précédents travaux comme Epidemic (1988), mais jamais traitée ouvertement. Avec Melancholia, il a eu des moyens considérables pour raconter la collision des deux planètes et aller jusqu’au bout d’une prophétie préfigurée dans Antichrist (le «Chaos Reigns» du renard, la nature église de Satan) en puisant beaucoup dans le romantisme allemand. LVT y poursuit le même irréalisme plastique et la même imagerie picturale (dont une référence à Ophelia, de Millais). Mais, sur un mode moins torturé et donc plus accessible, il confirme la nécessité de faire un art de sa dépression et y parvient magistralement.

PAR ROMAIN LE VERN

Justine et Michael célèbrent leur mariage en grande pompe dans la somptueuse demeure que possèdent sa soeur et son beau frère. Pendant ce temps là, la planète Melancholia se dirige vers la terre. Le prologue de Melancholia, sorte de succession de tableaux sublimés par la musique de Wagner mélangeant des visions apocalyptiques, est tellement fort qu’il avive une émotion sidérale. La suite n’en reste pas moins éblouissante avec une profusion d’idées de cinéma. Au-delà de la forme, l’histoire dissèque la relation amour-haine pleine de non-dits entre deux sœurs qui réagissent au phénomène en fonction de leurs sensibilités : la première (Kirsten Dunst) réagit mieux parce qu’elle est consciente que sa vie repose sur un vide abyssal, qu’elle a manqué la possibilité de se (re)construire et n’a plus rien à perdre; la seconde (Charlotte Gainsbourg), plus accordée avec l’existence, se rattache à ce qui lui reste : son mari et son enfant.

Inconsciemment ou non, le cinéaste souvent taxé de misogyne vient de signer un film dont le genre spectaculaire habituellement réservé aux héros et aux hommes est traduit par des émotions féminines. Fragmenté en seulement deux chapitres (ce qui est plutôt sobre chez lui), le récit se focalise dans un premier temps sur un mariage tarte-à-la-crème qui commence dans l’euphorie et se termine dans la noirceur. Les membres de la famille de la mariée (Dunst donc) «obligent» cette dernière à être heureuse. Seulement, son bonheur ne se marchande pas et repose sur une illusion morbide. Son père (John Hurt) simule la joie de vivre pour masquer son égoïsme et son besoin de fuir une épouse aigrie (Charlotte Rampling). Ils forment un couple flétri et fantomatique qui renvoie l’héroïne à l’avenir de son propre couple. Son beau-frère (Kiefer Sutherland) lui fait comprendre que ce rituel constitue un investissement financier et amplifie le sentiment de culpabilité. Pour tout dire, son mariage déclenche la fin du monde et de son couple ravagé en un temps record par sa propre mélancolie, considérée comme une vraie maladie qui empêche de remplir des taches quotidiennes (prendre un bain ou un taxi).

Depuis Virgin Suicides, on connait la capacité de Kirsten Dunst à communiquer un spleen insaisissable – qui reste aussi l’énigme du film – derrière des sourires crispés et des regards perdus. En pleine renaissance artistique, Lars Von Trier ne pouvait pas trouver meilleure incarnation pour cette fin du monde à la fois suave et désespérée dont le plan final déchirant promet de marquer votre parcours de cinéphile.

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