[MAXIME LACHAUD] “Merci au cinéma qui a fait de nous des freaks”

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[BERTRAND MANDICO RÉDACTEUR EN CHEF] Maxime Lachaud, écrivain et journaliste du mouvement gothique, ausculte le Chaos dans ses noirs et sublimes états.

TEXTE : MAXIME LACHAUD / COLLAGE : BERTRAND MANDICO

“Quand Bertrand m’a demandé un petit texte sur le Cinéma Chaos, j’ai été un peu embêté car tout le cinéma que je connais, celui avec lequel j’ai grandi, celui que je continue à voir, est Chaos. De toutes façons, je n’attends des films et des Å“uvres d’art en général que ça. Il faut qu’un film crée du chaos émotionnel dans ma tête, qu’il parle à tous mes sens de façon désordonnée et inattendue pour qu’il soit valable. Depuis que je suis môme, le cinéma ne m’intéresse que dans ses marges. Et les marges, c’est aussi ce qui parle le mieux de notre société. En grand accro aux Mondo Movies et aux Redneck Movies, j’ai passé assez d’années à en regarder pour savoir qu’ils offrent une cartographie sociologique passionnante de notre humanité tout en proposant des objets esthétiques qui défient toutes catégories. Un film se doit d’être fou, un film ne peut être qu’une apocalypse. Tout ce que les médias ont fait passer pour du “cinéma”, de Hollywood à la Nouvelle Vague, n’est pour moi qu’une vaste imposture, de simples produits commerciaux qui ont totalement faussé la notion de ce qu’est le “réalisme”. La narrativité linéaire n’est elle même qu’une absurdité, inintéressante au possible. Mondo Cane de Jacopetti, Prosperi et Cavara ou Le Miroir de Tarkovski sont pour moi le seul “réalisme” acceptable, celui des ressentis et où, comme dans la vie, on passe du coq à l’âne parce que nos souvenirs ne sont pas ordonnés, ils sont Chaos.

Bertrand Mandico fait du cinéma, il apporte donc du Chaos au monde pour le rendre plus beau. Ses films, qui peuvent piocher comme Les Garçons sauvages dans cette période charnière entre l’enfance et l’adolescence, me renvoient aussi à ces années de découverte, découverte de soi, du monde, de la puissance d’évocation de l’art et des possibilités à venir. Ultra Pulpe, lui, rassemblerait tout le meilleur de mes souvenirs d’adolescence pour une orgie fantasmatique : vibrations synthétiques cold wave d’un vieux vinyle 4AD, personnages extraits de couvertures de la collection Titres/SF des éditions Jean-Claude Lattès, décors d’un vidéo clip de Stephen Sayadian pour Wall of Voodoo… Quand je regarde un film de Bertrand, c’est comme quand j’écoutais les trois premières secondes d’un vinyle chez un disquaire et que la surcharge émotionnelle portée par ces quelques sons me mettait déjà en transe, tout comme je pouvais être chamboulé par les séquences d’un film aperçu dans un état de demi-sommeil dans des programmes télévisés d’après-minuit avec le volume à un niveau très bas de peur de réveiller les parents… Certaines scènes m’ont tétanisé et j’en garde les traces encore aujourd’hui dans mon imaginaire, dans mes rêves… Il n’est pas étonnant que le Cinématographe se soit développé en parallèle à la psychanalyse, il parle directement à la partie la plus chaotique de notre être : le subconscient.

Au bout du compte, que retient-on d’un film? Rarement une histoire, mais ce sont bien des images associées à des sons, parfois des mouvements, qui restent… Parfois ce sont aussi juste des sensations, cette dimension énigmatique qui nous fait croire qu’on a vu quelque chose de dangereux comme avec les premiers films de Bigas Luna ou cette impression d’être transporté dans des demi rêves spectraux avec Guy Maddin… Parfois c’est un vertige de couleurs comme chez Paul Sharits… La vieille dame nourrie au sein dans Black Moon (1975) de Louis Malle… Un schizophrène qui se gratte le crâne jusqu’au sang dans Clean, Shaven (1993) de Lodge Kerrigan ou une épouse qui se mutile pour que son mari la remarque dans Cutting Moments (1997) de Douglas Buck… Le montage saccadé et les images subliminales bien plus efficaces que des jump scares dans Twice a Man (1963) de Gregory Markopoulos… Les extraterrestres de Wham ! Bam ! Thank you Spaceman ! (1975) de William A. Levey… Les lavements de Water Power (1976) de Shaun Costello… La femme devenue effigie de boue dans I spit on your grave (1978) de Meir Zarchi alors que résonne un air d’harmonica pervers… Un homme en croix qui éjacule sur son propre visage sans qu’on le touche dans The Second Coming (1972) de Peter de Rome… Les agressions sur musique saturée dans L’Emprise (1981) de Sidney J. Furie… La bouche grande ouverte et figée d’Angela à la fin de Massacre au camp d’été (1983) de Robert Hiltzik… Les cordes mélancoliques qui accompagnent le corps d’une femme empalée dans Cannibal Holocaust (1980) de Ruggero Deodato… L’Å“il de verre voyageur dans The Cage (1947) de Sidney Peterson… Le docteur étouffé par la farine dans Vampyr (1932) de Carl T. Dreyer… Nastassja Kinski nue dans la nuit dans La Féline (1982) de Paul Schrader… Peter Murphy derrière les barreaux de sa cage alors que les créatures nocturnes dansent sur “Bela Lugosi’s Dead” en introduction des Prédateurs (1983) de Tony Scott… Les bruitages percussifs délirants et cette tête balayée par une chasse d’eau dans Timepiece (1967) de Jim Henson… Les gros plans de bouches dans Régal d’asticots (1977) de Herb Robins… Le crocodile surgi des canalisations dans Tikkoun (2015) d’Avishai Sivan… Le bébé de Combat Shock (1986) de Buddy Giovinazzo ou celui de Né pour tuer (1994) de Rick Jacobson… L’orgie infernale de New York City Inferno (1978) de Jacques Scandelari… La fellation psychédélique dans Asparagus (1979) de Suzan Pitt… Les lumières froides de Prison de cristal (1987) d’Agusti Villaronga… L’utilisation peu orthodoxe du concombre dans Thundercrack ! (1975) de Curt McDowall… La foule cannibale du Jour du fléau (1975) de John Schlesinger… L’enfant au corps étrange qui avance telle une ombre à la fin de Cobra Verde (1987) de Werner Herzog vers un Kinski épuisé par sa propre hystérie… La scène de ménage ultra humiliante dans The Offence (1973) de Sidney Lumet… La grenouille qui explose dans L’enfant-miroir (1990) de Philip Ridley… Cette femme qui prend son pied en roulant des boulettes de pain pour les gober par les narines et les oreilles dans Conspirators of Pleasure (1996) de Jan Svankmajer… Le plan du premier cadavre dans Henry, portrait of a serial killer (1986) de John McNaughton et la musique synthétique glaçante qui l’accompagne… Autant de sons et d’images envoûtants, dérangeants, sensuels, terrifiants, amusants, qui s’entremêlent en un chaos frénétique dans nos souvenirs de cinéma…

Au final, la seule histoire qu’il reste, la seule narration est le mélange surréaliste de ces banques d’images disparates dans notre inconscient. Parfois le souvenir est lié à une sensation qui n’est même pas intrinsèque au film mais à son support… La blancheur presque clinique de la copie VHS de Zombie et les hurlements saturés ne rendaient le film que plus malsain encore… Comme dans les films de Bertrand, tous ces délires visuels fusionnent comme dans un songe grotesque, car c’est bien là ce qui parle le plus à nos sens… La séquence de rêve par Dali, pourtant courte, n’a-t-elle pas éclipsé tout le reste du film La Maison du docteur Edwardes (1945) de Hitchcock? L’imaginaire ne peut être maîtrisé et le rôle de l’art et du cinéma et de le laisser s’échapper librement, anarchiquement jusqu’au spectateur… Passer du ridicule au tragique, du trivial au sublime, du mauvais goût à l’élégance, comme dans cette dernière séquence d’Ultra Pulpe où, après une conversation comique avec une sorte de grizzly aux yeux brillants et à la voix ralentie, Joy D’Amato tente de rester digne derrière ses lunettes noires alors que la déchirure de la séparation, l’adieu au rêve, à la jeunesse, bouleversent son regard embué de larmes, comme une réalisation instantanée de la mort à venir…

Le cinéma de Bertrand a compris que nous étions constitués de tous ces souvenirs de cinéma, plus ou moins fantasmés. Ils ont marqué chaque étape de notre vie, et en les réanimant au sein de ses films un peu comme dans un acte de sorcellerie, c’est sa propre autobiographie sensorielle qu’il nous donne à palper… Lui même découpait quand il était jeune les photos de films dans les magazines et imaginait à quoi elles pouvaient bien être attachées, comme j’ai pu le faire en rêvant les Å“uvres de Stephen Sayadian des années avant de pouvoir les voir… Ce même Sayadian à qui il rend ouvertement hommage dans Ultra Pulpe… Chez lui, les paysages d’un Tarkovski se transforment alors en hypnose érotique (Il dit qu’il est mort), les animaux pourrissants du ZOO de Greenaway font le chemin inverse (Living Still Life) ou les visions de Borowczyk reprennent vie (Boro in the Box)… C’est tout ce que fait Bertrand, montrer en quoi ces souvenirs résonnent dans son présent, dans son histoire et sa propre existence en imageries magnifiques et monstrueuses… Le cinéma a fait de nous des freaks, remercions-le pour cet acte de grâce…” M.L.

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