Mathieu Kassovitz a connu tous les états du cinéma fantastique dans les années 80-90: les joies du Festival d’Avoriaz, le bonheur de lire les Starfix, les découvertes des films de John Carpenter puis, plus tard, de ceux de Michael Haneke qui, selon lui, avaient parfaitement leur place dans un festival comme Gérardmer. On réduit trop souvent Kassovitz à ses coups de gueule et à ses déclarations polémiques pour ne pas se réjouir lorsqu’à nos questions de cinéma, il répond avec une foi, une passion et un amour totalement inextinguibles. INTERVIEW CHAOS KASSO.

INTERVIEW : ROMAIN LE VERN

Quel genre de cinéphile étiez-vous dans les années 80?
Mathieu Kassovitz:
Dans les années 70-80, ma consommation de films se faisait dans les salles de cinéma. Le magazine Starfix est arrivé à un moment où on allait voir les films en salles et où l’on n’avait aucune information sur les films en question. Il existait quelques rares magazines consacrés au genre comme Fangoria, importés tardivement en France dans certains magasins. Autrement, on n’avait que Mad Movies et L’écran fantastique en France, alors fanzines élevés au niveau de magazines. Starfix est arrivé après, en plus moderne, comme un vrai magazine avec une vraie mise en page et de vrais moyens. Des gamins avaient monté ce magazine, arrivant à un moment fort de ce cinéma-là. Ils étaient très cinéphiles et ont commencé à mélanger les genres. Ils comparaient Blade Runner à la tragédie grecque. Ils faisaient des analyses très poussées et se prenaient au jeu. Je ne lisais pas trop les critiques, trop pointues à mon goût, mais c’était l’ambiance qui me plaisait.

Quels films vous faisaient rêver?
Mathieu Kassovitz
: Le cinéma de genre américain était son apogée. Celui des Spielberg, Lucas, Coppola ou encore Scorsese – n’oublions pas que Taxi Driver est un film gore. C’était avant le digital, il fallait se trouver dans les salles de cinéma à 14 heures car à 16 heures, les copies étaient rayées. On était cinéphile par manque de luxe. On était obligés de connaitre les films par cœur. On restait toute la journée dans la salle pour absorber le film parce qu’on savait que la copie se détériorait au fur et à mesure. Une semaine après, tu pouvais avoir des plans manquants et des scènes coupées. Donc on a établi une relation qui était totalement différente avec le cinéma et évidemment tu avais affaire à des connaisseurs. Tous les mercredis, on était 15 cinéphiles à l’arrière d’un cinéma à attendre que la porte s’ouvre et on était super spécialistes de films de genre, on les connaissait tous par cœur et on économisait toute l’année pour se rendre au Festival d’Avoriaz – comme c’était une station de ski, la location coûtait cher. Là-bas, tu pouvais te retrouver avec John Carpenter. Pour nous, c’était un Dieu vivant. Et comme le cinéma de genre est un cinéma de références faisant constamment référence à lui-même, on s’acoquine rapidement avec des gens qui regardent les mêmes films d’horreur et comprennent les mêmes blagues que vous. Dans les années 50, les genres ne se mélangeaient pas, très précisément ancrés dans des codes. Dans les années 80, le film de série Z pouvait être traité par des artistes de première catégorie avec des budgets de première catégorie. Rencontres du troisième type pourrait être une série Z cheap mais Steven Spielberg a pris ça de façon très sérieuse en se disant : «ce n’est pas parce qu’on parle des martiens qu’on va le traiter comme Plan 9 from Outer Space, on va le traiter comme Orson Welles.» William Friedkin a marqué le cinéma d’horreur avec un film de studio qu’est L’exorciste. Après, on est arrivé dans un cinéma commercial, pointu artistiquement et libre.

Diriez-vous que vous avez essayé d’emprunter la même démarche en réalisant?
Mathieu Kassovitz: Avec Les rivières pourpres, il y avait surtout la volonté de faire un cinéma international. Mais ce qu’il faut dire, c’est que nous avons créé le cinéma de genre. Méliès est l’origine du cinéma de genre, son cinéma est profondément fantastique, imaginatif, libre. On a eu les premiers réalisateurs français ayant marché aux Etats-Unis aux commandes de films d’horreur dans les années 40-50. On a eu Tourneur, Franju, Cocteau… ça fait partie de notre culture aussi et cette culture a été tuée par la Nouvelle Vague et les enfants de la Nouvelle Vague sont les Scorsese, Spielberg, Friedkin ayant gardé leurs plaisirs de môme de voir des films de John Wayne. Pour moi, c’est du cinéma de genre qui fait grand comme peu de moyens.

Vous avez récemment déclaré que «le cinéma actuel n’a plus du tout la même valeur qu’il l’avait il y a 20 ans.»
Mathieu Kassovitz: Oui, le cinéma retourne aujourd’hui à ce pour quoi il a été inventé: de l’entertainment pur et dur. Le problème, c’est qu’il faudrait des Charlot, des Buster Keaton. La commercialisation actuelle du cinéma réside dans le bien-être, dans le confort, dans l’inoffensif.

Et si on aime le mal-être, l’inconfort, l’offensif au cinéma, on fait comment?
Mathieu Kassovitz: Eh bien, on va le trouver ailleurs. On ne réalise pas assez que n’importe qui peut aujourd’hui faire un film diffusé dans le monde entier avec son smartphone. Tu peux faire passer beaucoup plus d’idées, tu peux inventer quelque chose que tu n’aurais pas pu faire il y a 20 ans parce qu’il fallait alors avoir accès à toutes les technologies onéreuses. La seule limite, c’est que ton voisin peut faire un film, lui aussi. Donc ton film se noie dans la foule. Donc le cinéma en lui-même devient plus accessible. Et le cinéma difficile se perd parce que les gens n’ont plus le temps. Aujourd’hui, un jeune de 20 ans, entre son smartphone, ses comptes sur les réseaux sociaux, est dépassé. Regarde, tu sors d’un film, tu n’as même pas le temps d’apprécier ce que tu viens de voir que tu as déjà ton téléphone qui sonne avec des bandes annonces. Si tu sors 2001, l’odyssée de l’espace aujourd’hui, il va provoquer quoi? Il va passer comme un film sympa qui va récolter deux thumbs up, 78% sur Rotten Tomatoes et générer un débat avec 15 personnes sur un forum de discussion. C’est vraiment très très dur pour un cinéphile d’aujourd’hui car l’impact qu’un film comme 2001 a eu sur les cinéphiles de ma génération n’existe plus. Je pense sincèrement qu’absorber un film qui va poursuivre toute sa vie, comme nous on l’a vécu, ça ne peut plus se reproduire aujourd’hui.

Le cinéma ne peut plus être offensif, selon vous?
Mathieu Kassovitz: Le cinéma a toujours été un art commercialement bourgeois. Car il fait gagner de l’argent et au fond il n’est fait que pour ça. Évidemment, tu dois le remplir de contenu pour que les gens achètent ton produit. Une série comme Black Mirror est sans doute plus importante qu’une autre série mais Black Mirror ça reste de l’entertainement et quand tu termines cette série, tu continues de jouer avec ton smartphone. C’est paradoxal quand même pour une série qui n’arrête pas de nous dire d’arrêter l’utilisation des téléphones et qui critique la surconsommation. C’est la preuve que faire un film politique aujourd’hui va à l’encontre de ton combat. Parce que tu le dessers et que tu le dilues. Tu parles de bavure policière aujourd’hui, tu en fais un spectacle.

Que reste-t-il de La Haine?
Mathieu Kassovitz: Les gens ont aimé La Haine parce qu’il n’y avait pas internet. S’il avait eu Internet, ils connaîtraient la banlieue, ils auraient accès à cet humour et à ces gens-là. De toute façon, c’est beaucoup moins intéressant de se lancer dans les films politiques en 2018.

Pourquoi selon vous?
Mathieu Kassovitz: N’importe quelle vidéo sur Facebook fait pleurer les gens et leur donne envie d’agir. Il y a plus de gens qui sont partis aider les africains parce qu’ils ont vu un petit noir pleurer sur une vidéo Facebook avec la musique de Requiem For A Dream dessus qu’en voyant n’importe quel film prétendument politique au cinéma. Ça, ça fait vraiment changer les gens; mes films, que dalle! Rien! Au contraire, mes films les installent dans un confort, ils se disent qu’ils connaissent le sujet et n’ont pas besoin de s’y confronter.

Sérieusement?
Mathieu Kassovitz: Le cinéphile, qui a par définition un vrai amour du cinéma, peut regarder le film tranquillement chez soi, il peut regarder Freaks ou Requiem pour un massacre dans son salon, en éteignant la lumière, mais tu ne peux pas montrer Freaks ou Requiem pour un massacre à un adolescent actuel. Tu lui montres Alien, il s’emmerde. Tu lui montres Blade Runner, il s’emmerde aussi. Un film en 35 mm fait avec des ciseaux, il s’emmerde. Tu peux pas montrer Les Duellistes à un môme aujourd’hui… Qu’est-ce qu’il va comprendre? Je ne parle même pas d’Orange Mécanique, il trouverait ça ridicule… Il faut qu’il y ait un rapport avec le cinéma, que les parents transmettent une culture cinématographique à leurs enfants. Il faut qu’à dix ans, il ait vu Le magicien d’Oz mais plus personne ne montre Le Magicien d’Oz à ses enfants. L’enfant aujourd’hui regarde le dernier Pixar et, en attendant le prochain, il a le choix entre des dizaines de dessins animés en replay. Moi, à 10 ans, je devais attendre un Disney par an et je les connais tous parce que j’ai dû les voir cent fois en attendant le suivant…

Parmi les membres du jury que vous présidez au 25e Festival de Gérardmer, se trouve Nicolas Boukhrief avec qui vous avez scénarisé votre film le plus controversé Assassin(s) en 1997. Un film qui a été détesté à sa sortie et qui s’avère réévalué avec le temps…
Mathieu Kassovitz:
Non, Assassin(s) n’a pas été mal compris, il a été très bien compris. Sauf que les gens l’ont pris dans la gueule, c’est tout. Au lieu de l’analyser comme des adultes, j’ai tapé dans leur ego profond et ils ont réagi comme des enfants. Et en cela ils m’ont donné raison. Quand, avec Nicolas, on a lu la première critique du film après sa présentation au Festival de Cannes affirmant qu’il s’agissait du “plus mauvais film de l’histoire du cinéma”, on a applaudi des deux mains. Ce n’est pas le meilleur mais ce n’est pas le plus mauvais. Ça ne veut rien dire d’écrire ça, ça veut juste dire que tu es un con et que j’ai gagné. Je dis dans le film que tu es un con et toi tu me réponds “oui, je suis un con”. Donc c’est toi le double con. Moi, j’adore ça. Si t’es un minimum visionnaire, c’est sûr que tu t’en prends plein la gueule à un moment donné. Quand tu fais un film, que tu es créatif, quand tu veux choper les gens pour leur montrer en quoi ils sont responsables de la direction dans laquelle on va, c’est un pari que tu fais. Si Assassin(s) est réévalué aujourd’hui, c’est parce qu’il disait un truc très simple sur la perte de conscience, la perte d’éthique et la perte de valeurs entre les générations, accélérées par les médias. On était en 1997 et c’était avant Internet. On s’est dit avec Nicolas, au moment de l’écriture, qu’on allait prendre un point de vue extrêmement fort, qu’on allait prendre le risque de dire “vous êtes des cons, vous allez nous planter, vous nous mettez dans la merde. Peut-être que dans dix ans, vous allez nous prouver l’inverse. Mais nous, on présage le pire.” J’adorerais que tout le monde ait oublié La Haine. Malheureusement, les gens sont toujours focalisés sur ce film parce que le sujet est toujours d’actualité.

Vous pensez, comme Pasolini, que scandaliser est un droit?
Mathieu Kassovitz:
Scandaliser est obligatoire. Surtout dans une époque où il y a tellement de voix que tout le monde se fait entendre. Aujourd’hui, tu as une liberté de parole totale mais tu ne peux plus vraiment ouvrir ta gueule. Tout le monde me reproche d’être très présent sur les réseaux sociaux ; or, il suffit que je balance une insulte par mois et tout le monde est scandalisé. Je viens d’une autre époque, moi. J’ai toujours eu l’habitude de gueuler comme ça dans la rue et personne ne m’entendait. La différence aujourd’hui, c’est que, lorsque tu gueules, tout le monde t’entend. Si tu l’ouvres aujourd’hui, t’es sûr que des gens vont te le reprocher. Donc il faut avoir un minimum de couilles pour le faire. Je pensais que cette liberté de parole allait libérer la parole de tout le monde et en fait, tout le monde ferme sa gueule. Tu parles de bavure policière aujourd’hui, tu en fais un spectacle. A une époque tu pouvais choquer, aujourd’hui tu ne peux plus choquer.

Vous avez tourné un film fantastique aux Etats-Unis: Gothika. Qu’en conservez-vous?
Mathieu Kassovitz:
C’est le producteur Joel Silver qui était à l’origine de Gothika et il m’a proposé de le réaliser, clés en main. Les Américains sont les seuls capables de monter un film en trois mois avec une star qui vient de recevoir un Oscar. J’avais juste comme mission de faire peur aux gens. C’était ma seule “contrainte”. Joel Silver n’avait pas peur de produire Matrix envers et contre tous, en défendant les réalisateurs.

Il n’y a quasiment plus de producteurs comme lui qui prennent des risques, non?
Mathieu Kassovitz:
Il y avait Harvey Weinstein qui, au-delà d’être un gros porc, a produit les films les plus intéressants de ces 20 dernières années. Je n’ai jamais eu envie de bosser avec lui car c’est un sale type. J’ai eu une réunion une fois avec lui, j’ai dit tout de suite à mes agents : “Je vais mourir, on va se taper sur la gueule.”

A quel moment avez-vous ressenti un «avant» et un «après» au cinéma?
Mathieu Kassovitz: Devant Alien, le huitième passager (1979). L’expérience cinématographique était incroyable. Quand je suis entré dans la salle, je n’avais pas l’âge requis. Les gens vomissaient dans la salle et ça passait dans le journal télévisé le soir. Et quand je vois Alien covenant, je dis malheur, malheur, malheur, malheur… Le dernier Alien, le dernier Mad Max, le dernier Blade Runner… C’est la fin du cinéma. L’imagination et le savoir-faire requis par le manque de digital et le manque de moyens n’y sont plus. A l’époque, Miller avait juste trois motos, une route déserte, une caméra 16mm pour faire un chef-d’œuvre post-apocalyptique. Au-delà du résultat, tu fantasmes sur toute l’aventure qui a lieu pendant le tournage. Quand tu vois les cascades, tu te demandes si le mec n’est pas mort. Aujourd’hui, non. Je me suis endormi au bout de 20 minutes devant Mad Max : Fury Road. Je me suis réveillé, ils étaient en train de repartir dans l’autre sens. J’en pouvais plus, je suis parti au bout d’une heure de la salle en maudissant George Miller qui est quand même mon héros… parce que ce n’est pas de lui, ça. Le cinéma ayant changé, il est obligé de faire Mad Max en digital. Et tu ne sais pas ce que tu regardes. A l’époque, je savais. Et si c’était une maquette, ça avait intérêt à être bien filmé. Ils le faisaient admirablement dans Blade Runner ou 2001 et comment ils faisaient? Ils étaient juste malins. Les 64 vaisseaux du Retour du Jedi, c’était 64 vaisseaux en Go-motion. Aujourd’hui, t’as 100000 soldats qui sautent d’une falaise et ils ont filmé quoi de tout ça? Rien. Le réalisateur a contrôlé quelque chose? Rien. Le réalisateur, il est ailleurs, en train de filmer des trucs avec trois acteurs poussant des cris sur un fond bleu. Et les acteurs eux-mêmes ne savent pas ce qu’ils font…

Qui ne vous a jamais déçu depuis que vous aimez le cinéma?
Mathieu Kassovitz: Steven Spielberg. Il a toujours été mon modèle. Avant d’être un artiste, c’est un artisan. Pour moi, le vrai génie, c’est pas Léos Carax à qui on donne un chèque en blanc. Le vrai génie, c’est Coppola, Spielberg, Lucas, des mecs qui fonctionnent sous la contrainte. Je préfère la contrainte d’un artiste comme Michel-Ange ou David qui travaillent sous les commandes de princes italiens et lorsque tu vois le résultat final, c’est complètement personnel, plus qu’un Pollock. En peinture, t’as besoin d’un canevas. Au cinéma, t’as besoin de l’argent des autres, t’es sous la contrainte de gens qui investissent et qui veulent récupérer leur argent. Si t’arrives à faire de l’art dans cette configuration, t’es un vrai artiste.

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