Quand George A. Romero fait un film de vampires aussi dérangeant que triste. A déterrer.

Martin, un jeune homme de dix-sept ans est obsĂ©dĂ© par le sang: il tue des femmes et des hommes dont il boit le sang en leur entaillant les membres au rasoir. Son oncle Cuda qui l’hĂ©berge Ă  Braddock en Pennsylvanie, il est persuadĂ© qu’il est un vampire, descendant du Comte Orlok “Nosferatu”. Mais le doute demeure: Martin est-il un vĂ©ritable vampire, ou bien seulement un tueur fou voire le fantasme d’une communautĂ© intĂ©griste? VoilĂ  un cas intĂ©ressant dans le cinĂ©ma fantastique, aussi bien en terme de variation vampirique que comme pièce dans la filmographie de son auteur, George A. Romero, plus connu pour ses zombies. En apparence, un sujet diffĂ©rent pour le rĂ©alisateur. En profondeur, les mĂŞmes obsessions masquĂ©es sous le vernis fantastique: aliĂ©nation sociale, impossibilitĂ© d’être dans les normes, dĂ©viances souterraines, nĂ©vroses latentes, environnement social dĂ©lĂ©tère, intĂ©grisme religieux, angoisse industriel… Faut-il prĂ©ciser que son Martin vit sur Terre parce qu’il n’y a plus de place en Enfer?

Conçu Ă  l’origine comme une comĂ©die, ce Martin, sous influence de Michael Powell et Emeric Pressburger, est d’une noirceur Ă  toute Ă©preuve. Il a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© après Season Of The Witch et The Crazies, Ă©checs commerciaux douloureux pour Romero qui l’ont incitĂ© Ă  tenter alors un autre registre. TournĂ© en 16 mm avec une Ă©quipe rĂ©duite en 6 semaines et pour un budget dĂ©risoire (270 000 $), le rĂ©sultat, scelle la première relation cinĂ© avec Richard Rubinstein (producteur avec lequel Romero fonde Laurel Group). Qui dit changement radical, dit nouvelle Ă©quipe: c’est la première fois que Romero travaille avec Tom Savini, spĂ©cialiste des effets spĂ©ciaux, et le compositeur Donald Rubinstein, et c’est sur ce film qu’il rencontre celle qui deviendra sa femme, Christine Forrest – elle joue la cousine de Martin.

MalgrĂ© la noirceur existentielle, quelques traces d’humour subsistent, notamment lorsqu’il s’agit de se moquer ouvertement du tralala mystique et de la psycho de bazar. Par exemple, Martin ne craint point les crucifix. On pense Ă©galement Ă  cette scène oĂą il est affublĂ© de dĂ©guisements ridicules. Attirails dĂ©risoires qui appuient la carte du rĂ©alisme dĂ©sirĂ©e: le vampire, sous son jour le plus humain, s’avère mille fois plus crĂ©dible et angoissant. N’oublions jamais que nous sommes bien avant Morse! L’autre atout, c’est l’ambiguĂŻtĂ©. Entre deux errements et tremblements, le doute est longtemps entretenu: on ne sait pas si le protagoniste est un vampire Nosferatu ou un jeune dĂ©soeuvrĂ© qui se mue en assassin mais cela n’en reste pas moins l’enfant d’une sociĂ©tĂ© dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e. A cette rĂ©flexion s’ajoute un art du contre-point: tout d’abord, un ludisme, un vrai bonheur de filmer de la part de Romero qui mĂ©lange le noir et blanc et la couleur (comme le personnage confond peut-ĂŞtre la rĂ©alitĂ© et le fantasme) pour faire sa peinture Ă  lui. Cela s’exprime jusque dans l’Ă©rotisme inhĂ©rent au mythe vampirique et avec lequel Romero joue, dès la première scène, oĂą le jeune Martin consume sa victime dans un Ă©lan hautement charnel, presque amoureusement. De quoi donner du relief au parti-pris: rester le plus rĂ©aliste possible avec une certaine – et paradoxale – sobriĂ©tĂ© visuelle, Ă  peine contredite par un final visuellement très fort, rappelant l’influence sur ce film des travaux de Michael Powell et d’Emeric Pressburger. Au final, beau portrait d’un homme Ă©crasĂ© par sa condition qui se trouve condamnĂ© Ă  errer entre mythe et rĂ©alitĂ©. Et c’est dĂ©jĂ  beaucoup. Il y a par ailleurs quelque chose de foncièrement beau dans l’abandon du cinĂ©aste dans son sujet incertain. A l’image d’une proie qui se laisse mordre et doucement contaminer par la folie du prĂ©dateur. De la part de Romero, c’est vraiment le film de toutes les surprises. La confirmation qu’il savait aussi filmer autre chose que des morts-vivants.

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