Joel Seria offre au jeune AndrĂ© Dussolier un rĂ´le de prince charmant qui transforme la jeune femme qu’il vient d’Ă©pouser en poupĂ©e de porcelaine. Un film buñuelien aux allures de conte de fĂ©es sur le fĂ©tichisme et l’amour fou.

Qu’il s’agisse des deux adolescentes révoltées contre le monde des adultes (Mais ne nous délivrez pas du mal); de deux nanas des seventies qui traînent leur ennui en fréquentant un loser qui les emmène faire les marchés (Charlie et ses deux nénettes); d’un VRP beauf jusqu’au bout des ongles et morose en dedans (Les galettes de Pont-Aven) ou d’un autre beauf convulsif qui s’enfonce dans les profondeurs de la connerie amoureuse (Comme la lune), Joël Séria a mis en scène dans les années 70 des films hilarants, tristes, subversifs et beaux qui reflétaient la France de ces années-là. C’est la fin des trente glorieuses et, donc, d’une époque. Avec son chef-d’œuvre (Mais ne nous délivrez pas du mal), le si discret Marie Poupée reste sans conteste comme le film le plus singulier de ce réalisateur et rappelle à quel point beaucoup sous-estiment – encore aujourd’hui – la mélancolie inhérente à son cinéma.

Il s’agit lĂ  d’une curiositĂ© interdite aux moins de seize ans en son temps. Aujourd’hui, avec le politiquement correct ambiant et les moralistes de mauvais poil, il serait impensable – pour ne pas dire inconscient – de proposer un film pareil. Involontairement ou non, dĂ©jĂ  Ă  l’époque, l’expĂ©rience a coĂ»tĂ© cher Ă  son cinĂ©aste (le courageux JoĂ«l SĂ©ria). On y voit un vendeur dans un magasin de poupĂ©es (AndrĂ© Dussollier, dans l’un de ses premiers rĂ´les), engluĂ© dans la solitude nue et la poisse sentimentale, qui va faire la rencontre d’une jolie jeune femme (Jeanne Goupil qui donne l’air d’avoir 17 ans et qui en avait 25 au moment du tournage), nouer avec elle une relation intense et progressivement la considĂ©rer comme une poupĂ©e de porcelaine.

Vu le sujet, on pense bien sĂ»r Ă  Luis Buñuel ou encore Ă  Marco Ferreri. Sauf qu’à l’époque, SĂ©ria, rĂ©duit dans une case, n’a pas la cĂ´te d’un Ferreri. Il a Ă©crit ce film “dĂ©licat” et pourtant viscĂ©ralement romantique avant Les Galettes de Pont-Aven en attendant le moment propice pour le rĂ©aliser. En effet, ce classique de la comĂ©die française devait ĂŞtre rĂ©alisĂ© en 1974. Mais Jean-Pierre Marielle, acteur fĂ©tiche du rĂ©al qui avait dĂ©jĂ  fait une prestation mĂ©morable dans le prĂ©cĂ©dent Charlie et ses deux nĂ©nettes, n’était pas disponible (il venait de commencer le tournage de Que la fĂŞte commence, de Bertrand Tavernier). Entre temps, SĂ©ria utilise ce temps perdu pour Ă©crire Marie PoupĂ©e. A l’origine, c’est une dĂ©claration d’amour fou Ă  Jeanne Goupil, muse inspiratrice de SĂ©ria.

Séria et Goupil vivent ensemble depuis le tournage de Mais ne nous délivrez pas du mal. L’histoire d’amour dure toujours et trouve peut-être son expression la plus sensible dans ce Marie Poupée où le corps de Jeanne est sublimé. C’est la sensibilité lyrique du cinéaste qui parle, un peu comme lorsque Marielle s’extasie sur un cul dans Les galettes du Pont Aven. Avec l’argent récolté suite au succès des savoureuses Galettes (il en était le co-producteur), il s’autorise le tournage de Marie Poupée qui possède un élan poétique et une singularité sensible constituant également le style Séria. Et personne n’associe le réal des Galettes à cette tentative hardie qui prend son temps pour disséquer un sujet aussi rare que tabou: le fétichisme sexuel. Malgré ses faiblesses (fin aussi jolie que rapide) et ses tremblements (mais peut-être aussi grâce à eux), le film, soutenu par de super seconds rôles (Bernard Fresson et Andréa Ferreol dans des rôles difficiles, une fois encore) enroule dans son charme noir et ambigu. Le résultat fut un foudroyant échec au box-office. Pour le réparer, Joël reprend contact avec les distributeurs des Galettes de Pont-Aven et écrit rapidement un scénario en pensant à Marielle parce qu’il le stimule et sait comment il fonctionne. Ce sera Comme la lune.

Sur la VHS disponible chez RenĂ© Château (seul moyen de dĂ©couvrir l’objet prĂ©cieux aujourd’hui), Marie PoupĂ©e a Ă©tĂ© rangĂ© dans la catĂ©gorie “fĂ©tichisme”. Une nouvelle preuve qu’on associait SĂ©ria qu’au sexe et que l’on ne se donnait pas la peine de gratter le vernis des apparences. Il faut dire que la dimension Ă©rotique se rĂ©vèle sans Ă©quivoque; SĂ©ria poussant le bouchon suffisamment loin. Le rĂ©alisateur en rit aujourd’hui: “A l’époque, on avait la libertĂ© de parler de tout, sans tabou. Aujourd’hui, ce genre d’allusion ne passerait plus. Je prĂ©fère d’ailleurs de loin la censure de l’époque parce qu’elle disait vraiment son nom.

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