Manson est un nom qui tinte aujourd’hui encore aux oreilles de la conscience collective comme une musique entêtante qui a du mal à se faire oublier. C’est aussi le titre simplissime que Robert Hendrickson donne à son documentaire retraçant l’affaire Tate-LaBianca, qui fut le procès le plus long et le plus couteux de l’histoire judiciaire américaine. Un fait divers qui donne suite à une déferlante de paranoïa, de livres et de films, mais dont le plus réussi et le plus singulièrement terrifiant reste ce documentaire sorti seulement quatre ans après les faits.

PAR GEOFFROY DEDENIS

You eat meat and you kill things that are better than you are, and then you say how bad, and even killers, your children are. You made your children what they are. Manson présente d’abord les condamnés et leurs parcours absolument basiques avant que Charles s’en charge, la voix off nous explique comment les footballeurs et les reines de promo ont fini par laisser papa, maman et futur tout tracé pour grimper à bord du big black bus. Ce qui distingue Manson des incalculables show télévisés sur le sujet, c’est qu’il a mis la main sur les sources et les personnes les plus proches de la Manson Family. C’est Vincent Bugliosi, le procureur devant lequel Manson a plaidé, qui s’adresse au spectateur et relate une partie des faits. C’est celles qui ont partagées la cellule de Susan – Sadie – Atkins qui racontent les délires morbides que la Manson girl s’est délectée à ressasser. Mais le plus invraisemblable avec Manson, c’est qu’il a été filmé depuis l’intérieur de la famille et ce quasi-immédiatement après les meurtres.

Tourné de 1969 à 1972 entre les deux principaux endroits où vivait la communauté – la Vallée de la Mort et le Spahn Ranch – ainsi que lors des multiples passages des accusés devant le juge. On peut ainsi voir certains des futurs condamnés pousser la chansonnette en pleine nature et sauter dans des cascades d’eau fraiche. Robert Hendrickson avait été recruté par Charles Manson himself, c’est là qu’il a pu filmer la famille et son mode de vie fait de promenades bucoliques, de drogue, de beaux hippies chevelus et de filles sauvages. Ces images d’avant la chute se heurtent à celles où l’on voit les mêmes personnes, crânes rasés, une croix fraîchement gravée sur le front, assis en cercle devant le bâtiment où les membres de leur famille sont retenus.

Une proximité avec l’horreur authentique qui trouve son apothéose dans les séquences où trois des filles de la famille s’adressent à la caméra les bras chargés de fusils, les mains pleines de poignards – aimablement prêtés par l’équipe – le regard alternant entre assurance indestructible et trouble dissociatif. Mises en scène de façon plus que douteuse, les filles justifient sans ciller le massacre de Sharon Tate, ses amis et son bébé. Des entretiens surréels qui seront d’ailleurs copiés par Rob Zombie dans La Maison des 1000 morts où Sheri Moon Zombie se dandine un couteau à la main en citant verbatim certaines punchlines des émules mansoniennes telles que «When someone needs to be killed, you kill him».

Malgré la gravité du sujet, Hendrikson prend des libertés visuelles, il utilise le split-screen de manière quasi-permanente – smells like Woodstock– et ne lésine pas non plus sur les surimpressions, solarisations et colorisation d’archives. Les images des défilés au tribunal, des rituels orgiaques et de la vie quotidienne au ranch se suivent selon la chronologie des événements relatés et se mêlent dans un semi bad trip. La musique nous plonge dans le psychédélisme bienveillant d’une période où le rêve n’avait pas l’air aussi sombre, mais cette candeur est à double tranchant, puisque la bande originale, aussi nostalgique et envoutante soit-elle, est composée par Brook Poston et Paul Watkins, deux rescapés de la famille.

Des innocents qui après avoir cherché l’émancipation face à une société désespérante, se retrouvent les mains couvertes de sang. C’est l’histoire que mentionne en filigrane le documentaire au détour de certaines phrases belles et tristes prononcées par les fidèles, comme lorsque cette fille nous dit que son quotidien avant Charlie c’était «Go to work, go home, go to the movie go to bed, go shopping…».

Les kidnappés consentants de la Family ont bel et bien fugués de leurs destins de bons gosses pour devenir les garbage people, se nourrissant des détritus de la société américaine qui – c’est ce qu’ils n’ont de cesse de répéter – les a fait. C’est dans la Vallée de la mort, que la folie opérera son processus destructeur, ces enfants perdus en perdition, mus par le désir de ne plus jamais être seuls, deviendront un, en devenant tous ensemble Charlie. Et devenir Charlie c’est aller au bout de ses angoisses, c’est prôner l’amour et la mort comme une seule et même chose, c’est trouver les giclures de sang sur un mur groovy. Une utopie édénique qui passe en mode amok et fait écho à de multiples évènements qui suivront, dont certains pour le moins d’actualité. Une chanson de Manson reprise en chœur par la famille revient hanter le film d’un bout à l’autre, ses paroles aux airs de comptine reflètent la beauté affreuse de cette communauté tarée, mais unie. On n’arrive jamais réellement à déterminer à quel point Manson est dément ou lucide, surtout lors de ses passages au tribunal où il s’exprime avec plus d’éloquence qu’une grande partie de nos politiciens.

Manson nous montre aussi à quel point l’affaire et sa médiatisation sans précédent ont fait d’un homme une icône pop incontournable, au même rang qu’une des personnalités présente sur la pochette du Sergent Pepper des Beatles. Hendrickson rend compte de cette starification lors d’un passage micro trottoir, où les badauds disent ce qu’ils pensent du gourou, souvent avec plus d’enthousiasme qu’on ne penserait. Cette fois on pense aux Tueurs nés d’Oliver Stone, qui n’aura finalement pas ajouté grand chose aux fans de Mickey et Mallory Knox, puisque lors du procès, l’effigie de Manson s’est retrouvée dans les rues de L.A. et sur les t-shirt des teenagers.

La commercialisation du diable, Hendickson s’en rend lui aussi complice, avec une publicité putassière lors de la sortie en salle de Manson, mais cela ne retire rien à la puissance du film, qui manquera de peu l’Oscar du meilleur documentaire cette année. La superstar criminelle endosse en une heure et demie le statut de manipulateur d’ados, de martyr de l’establishment et d’incarnation du mal. Manson aura tâché d’un sang noir indélébile les couronnes de fleurs du summer of love et ses comptines pour orphelins délibérés résonnent encore bien au-delà des murs qui le retiennent.

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