Quelque part entre cinéma pinku et cinéma expérimental, Mandala produit de fulgurants moments de cinéma, à la fois crus et esthétisants, promettant avec sa musique d’orgue sortie d’une cathédrale gothique de belles obscurités dans les salles.

PAR ROMAIN LE VERN

Deux étudiants de Kyoto se tordent de bonheur dans des draps blancs comme la pureté. En off, on entend les vagues qui se brisent sur le rivage. L’homme, un Don Juan des temps d’alors, et la femme, une jolie ingénue, sont filmés par le propriétaire des lieux, un illuminé qui cherche à fonder une communauté retirée aux règles très simples : le sexe très libre et l’agri très culture. Selon le grand gourou, fort de sa rhétorique manipulatrice, le dogme prône le viol, le malthusianisme, le partage des femmes – le corps des femmes étant un vortex pour se rapprocher de Dieu.

Accrochez vos ceintures : Mandala se présente comme le deuxième film de la trilogie bouddhiste d’Akio Jissoji après This Transient Life (Mujo, 1970) et avant Poem (Uta, 1972). Et ce joli cours de « Philosophie dans le boudoir » dure environ 2h20. C’est dire si son auteur, brillant esthète polyvalent et polymorphe (écrivain, calligraphe, dramaturge, chef-op, metteur en scène d’opéra, prof de musique, collectionneur de trains…), avait de jolies choses à filmer, quitte parfois à faire de l’esbroufe. Ce proche de Nagisa Oshima, fou de Méliès, moins rompu que ses confrères aux idéologies marxistes et moins politiquement engagé, se voit au-dessus des autres et ça, c’est très chaos. Alors que les jeunes cinéastes radicaux aspiraient à révolutionner la société, Jissoji était plus axé sur l’individu, la coexistence du bien et du mal, Sade et les enfants maudits.

Raconter ce qui se passe dans Mandala est un peu idiot. Tout fil logique se retourne ici en sens inverse dans un récit où l’inversion, justement, fait partie du sujet. Nous y sommes, en plein dans les ravissants parages du surréalisme.

Pour commencer, désamorçons un léger malentendu. Sous couvert de bouddhisme (ou alors de bouddhisme tantrique), il faudrait surtout parler de «magie sexuelle», plus précisément encore de «magick» tant ce film, retranscrivant un état mental où le bien et le mal coexistent comme la beauté et la laideur, ressemble à un long et grand hommage à Aleister Crowley. Ce qui n’est pas pour nous déplaire, d’ailleurs. Difficile en effet de ne pas penser à cet écrivain/occultiste/astrologue britannique qui s’était rapproché de l’illustre Ordo Templi Orientis de Theodor Reuss, cette société ésotérique fraternelle et religieuse allemande qui fut la première à accepter les principes et la loi de Thelema. Et que l’on pouvait résumer par cette phrase : «Fais ce que tu voudras sera le tout de la loi» (AL I:40). La différence majeure, c’est ici la jouissance est bannie du vocabulaire maison.

Pas de plaisir. Sur plus de deux heures, Akio Jissoji raconte l’extrémisme religieux, la croyance sacro-sainte en des religions fumeuses, les cultes aveugles et les conséquences désastreuses que les gourous produisent sur la psyché de nous autres, les bipèdes blancs comme neige. Il envisage tous ces grands sujets propres à une utopie dystopique comme dans un film de science-fiction cauchemardesque. Plus qu’une question de morale, le sujet tabou est surtout un prétexte pour représenter la création et la description du Mandala, pour peindre l’enfer de Dante et composer avec son chef-op de la mort, Yozo Inagaki, des prises de vue hallucinées et baroques (Hôtel Barroco, on répète) et c’est aussi la part d’inconséquence. Témoignant en même temps d’une incroyable sophistication formelle et d’une naïveté very kawaï dans les dialogues.

Perclus de contradictions, Mandala s’avère infiniment plus percutant lorsqu’il compose de merveilleux cadres, provoque d’incroyables mouvements de caméra, imagine de fabuleux effets de montage et des raccords foufous que lorsqu’il cherche à étayer un propos sur les sociétés idéalisées, les utopies et les rêves contenant les germes de leur destruction. C’est sans doute pour cette raison d’ailleurs que Mandala demeure méconnu : l’éblouissement formel ne se révèle pas totalement à la hauteur du discours, par trop nébuleux. Est-ce grave pour autant? Non. Mieux vaut retenir qu’il se joue ici quelque chose de Sade dans la manière dont on le regarde (on lit bien les œuvres de Sade comme des expériences mentales), dans le spectacle de la douleur et du plaisir sur les visages et, plus encore, cette description d’un monde où toutes les règles morales traditionnelles sont renversées – les pires débauches de cruauté y sont louées comme étant à la fois conformes à la nature et propres à former un peuple («La destruction étant l’une des premières lois de la nature rien de ce qui détruit ne saurait être un crime.» disait le grand Marquis).

De manière évidente, Jissoji a construit cette trilogie bouddhiste dans un geste artistique proche de la gratuité, tant les trois films qui la composent sont dissemblables sur le fond comme la forme, le suivant semblant même répondre au précédent. En comparaison avec les deux autres, Mandala tient du feu d’artifice visuel avec ses travellings extra-terrestres et sa prédilection pour le débordement aussi jusque dans l’écoulement du temps dans le plan. Une pure réflexion de cinéma qui, si l’on s’en tient à la pure forme, marque durablement l’esprit, s’inscrivant dans le sillage précieux des œuvres onirico-expérimentalo-illuminées d’un certain Kenneth Anger. Pour une fois que c’est vrai, il faut le voir pour le croire.

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