Pour beaucoup Werner Schroeter était un membre influent du Nouveau Cinéma allemand, aux côtés de Fassbinder, Wenders et Herzog. Pour d’autres, il reste un simple cinéaste prolifique dont la filmographie constitue un vaste mystère. Malina est l’un de ses plus beaux secrets.

PAR SINA REGNAULT

Fort d’une quarantaine de mĂ©trages, son Ĺ“uvre a ressurgi rĂ©cemment dans un texte de Jean-Jacques Schuhl (Obsessions, chapitre : Du fard ? Du sang ?), qui Ă©volue depuis dans une sphère occulte tant il est difficile d’en prendre connaissance. Une projection de Malina Ă  la CinĂ©mathèque française en 2006 ou un import allemand de l’édition Blu-ray vous a peut-ĂŞtre permis d’en avoir un aperçu. Pour le reste, on mesure l’importante des derniers vidĂ©oclubs et des mĂ©diathèques spĂ©cialisĂ©es qui donnent accès aux copies de SalomĂ© (1971), L’Ange noir (1975) et Le Jour des idiots (1982). Ce dernier est capital pour comprendre l’univers mental du rĂ©alisateur. On y suit l’escalade dĂ©mente d’une jeune femme cherchant par tous les moyens Ă  prouver qu’elle est vivante (interprĂ©tĂ©e par Carole Bouquet).

Huit ans après, une autre actrice française prendra le relais : la magnifique Isabelle Huppert. Elle endossera un personnage fou, parcourant à son tour l’étendue d’une psyché tout droit échappée des petites-maisons : Malina. Un film grandiose, sélectionné en compétition officielle à Cannes l’année suivante, et porté par une narration stylistique frénétique, digne des plus grands Zulawski, teinté en tout lieu d’étrangeté symboliste et sonore, mais aussi des travaux de Raoul Ruiz (sur le plan de la mise en scène).

L’intrigue de Malina se dĂ©roule Ă  Vienne, en pleine remontada des pensĂ©es philosophiques de Ludwig Wittgenstein : le roi de la science du langage. A l’intĂ©rieur de ce milieu universitaire, une star Ă©merge et dĂ©chaine les passions : la femme – crĂ©ditĂ©e ainsi dans le film ; l’une des sept merveilles de la pensĂ©e rĂ©flexive. Elle enchaĂ®ne confĂ©rences et rencontres face Ă  la foule. Tout se passe pour le mieux jusqu’au jour oĂą l’on apprend que sa vie privĂ©e est un vĂ©ritable enfer. Dans la tĂŞte de «la femme» se joue un lent processus d’effritement du rationnel au profit de dĂ©lires Ă©rotico-sexuels et poĂ©tiques. CaptivĂ©s que nous sommes, nous autres spectateurs, nous l’observons choisir au hasard des amants et s’enfermer peu Ă  peu dans son immense appartement bourgeois. Ses journĂ©es ne tardent pas Ă  osciller entre alcoolisme, tabagisme et Ă©criture frĂ©nĂ©tique de lettres qu’elle n’envoie jamais. Ă€ cela s’ajoute la prĂ©sence d’un RomĂ©o bienveillant, Matthieu Carrière, cristallisant ses fantasmes et donnant au film une trame Ă  suivre dans ce chaos permanent. Son nom? Malina. Un beau mâle tĂ©nĂ©breux que rien ne blesse.

Les scènes de face-à-face entre eux sont nombreuses et laissent souvent un goût d’inachevé, le sentiment qu’il se joue autre chose que ce qui est montré. Exemple : « Quels sont tes maux ? » demande Malina. « Depuis toujours, je déforme tous les mots. », répond-elle. « Au lieu de MODE d’été, je lisais MORT d’été ». Autre exemple : « Aucun parlé ne peut s’assurer de sa propre justification ». Tout ce qu’elle dit n’est donc que du bavardage. Et son rapport aux mots est le pur signe d’une errance circulaire. Le film entier est hanté par ce mouvement circulaire, inutile, où les paroles valent pour elles-mêmes et rien d’autre, déguisées en une recherche infinie de l’identité de cette femme folle. Elle a beau essayer de dynamiter des impasses dans l’espoir d’y voir un indice, un espoir, une vérité sur elle-même, ce qu’elle trouvera au final est un visage, celui de Malina : celui de sa schizophrénie. Car Malina est son double. Un double des plus équivoques et voué dès le début à s’accomplir. Une protection.

Vienne est mis en scène de manière absurde, dadaĂŻste. Les figurants sur-jouent leur rĂ´le ; ils font exprès d’être idiots car le monde extĂ©rieur de «la femme» est idiot. Seul Malina semble ĂŞtre douĂ©e de raison. L’intention et les effets du montage sont clairement dramatiques et psychologiques. Ils prĂ©sentent la rĂ©alitĂ© de la femme malade de manière efficace. Werner Schroeter instaure une marge d’interprĂ©tation dans laquelle s’inflĂ©chissent les sens respectifs de chaque action. En effet, depuis son enfance, «la femme» a enfoui un traumatisme qui n’a eu de cesse de s’aggraver, notamment en Ă©tudiant la linguistique et la philosophie – des sciences qui questionnent au plus haut point la rĂ©alitĂ©. Rappelons que les fondateurs du cercle de Vienne, ainsi que Heidegger (futur nazi), qu’elle cite constamment, Ă©taient des Ă©nergumènes. GĂ©nies certes, mais complètement cinglĂ©s. Ceux-ci n’ont certainement pas aidĂ©s au processus de guĂ©rison. Jeune, elle a vu son père jeter sa sĹ“ur du haut d’un immeuble. Une vision qui provoque alors, dans le film, des Ă©ruptions diverses : flash-backs, vomissement, flammes (d’abord infimes, puis considĂ©rables) et dĂ©clarations solennelles : «Il faut que j’arrĂŞte de boire du whisky après minuit». Mais l’aveu est vain. Autour d’elle, les flammes ont dĂ©jĂ  entamĂ© son espace vital. Vain aussi car avec ou sans whisky, les cauchemars surgissent. Son père diabolique apparaĂ®t et ouvre la voie aux larmes, aux malaises, aux Ă©cris compulsifs, au sang, Ă  la transpiration – Isabelle ne s’arrĂŞte jamais. Elle transpire tout le long, comme totalement possĂ©dĂ©e. L’apothĂ©ose a lieu quand elle pointe avec furie son «père», interprĂ©tĂ© par un acteur ressemblant Ă  Buñuel, juste avant de s’évanouir… Zaza, bravo pour cette performance ! Le Chaos t’aime. Quelles que soient les variantes du montage, la psychĂ© est prioritaire et magnifique.

L’actrice, dépositaire de la mémoire de Werner Schroeter soulignera après son enterrement : «Il avait un accès direct à l’âme de chacun». Sa force est d’y avoir fait bon usage. «Toutes les portes étaient ouvertes, tous les rêves et tous les cauchemars étaient les bienvenus pendant le tournage.». Imaginez l’extase. Pour le texte, Ingeborg Bachmann est l’auteur du roman initial. Mais Malina aurait pu tout aussi bien être un opéra, comme Deux ou Poussière d’amour dans lesquels elle joue. C’est un fait établi, le réalisateur avait plusieurs passions. Il était polymorphe. La réalisation cinématographique de Malina a cependant permis de dévoiler une partie de ses obsessions. Il y a dans Malina de la théâtralité et de l’opéra extraordinaire.

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