[MAĂŽTRESSE] Barbet Schroeder, 1975

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Comme la majorité des films français en avance sur leur temps, Maîtresse a tout d’abord connu un succès à l’étranger. Aux États-Unis paradoxalement, où Barbet Schroeder a su construire une filmographie aussi subversive que celle d’un Paul Verhoeven. Son pouvoir de fascination demeure intact.

PAR ROMAIN LE VERN

Fraîchement arrivé à Paris, Olivier (Gérard Depardieu) rejoint un copain qui l’embauche pour vendre des livres en faisant du porte-à-porte. Dans un vieil immeuble, ils viennent en aide à Ariane (Bulle Ogier), qui a des problèmes de plomberie, et qui leur apprend que l’appartement du dessous est inoccupé. Ils reviennent pour le cambrioler et découvrent qu’il est en fait le «donjon» d’une dominatrice professionnelle, se retrouvant prisonniers… d’Ariane, descendue de son logement par un escalier amovible. Elle les libère en contrepartie d’un service très particulier rendu par Olivier lors d’une séance avec un client. Commence alors une idylle entre lui et Ariane, aussi improbable que passionnelle…

Barbet, qui a su qu’il voulait devenir cinéaste dès l’âge de 14 ans, a ainsi passé toute sa carrière à alterner les dérives hippie (La Vallée, More), les thrillers hollywoodiens dynamitant les conventions de genre (Kiss of Death, L’enjeu, Calculs Meurtriers, JF Partagerait appartement…), les documentaires impertinents (Général Idi Amin Dada : Autoportrait, 1974) et les fictions plus intimistes (Le Mystère von Bülow). Au moment de Maîtresse, autopsie du désir se propageant tel un incendie, Schroeder dirige Depardieu fraîchement juvénile, dans une période passionnante qui s’étend de Bertrand Blier (le bagout des Valseuses) à Marco Ferreri (le sexe tranché de La dernière femme). Dans une scène inoubliable, son personnage de cambrioleur désarçonné par ce qu’il vit, sous le charme d’une mystérieuse maîtresse au visage angélique et au regard démoniaque (Bulle Ogier, merveilleuse en bourgeoise trash, entourée de cerbères, qui rend ses nuits aussi belles que ses jours), se rend dans un abattoir, assiste à l’exécution d’un cheval et s’en paye une tranche à la sortie. Au centre de cet écheveau, une femme complexe à l’identité morcelée et un homme, proie virile à dominer.

Mérite parmi tant d’autres: Maîtresse traite le rituel sadomasochiste de manière décomplexée. A tel point que le cinéaste est devenu le Dieu des vraies « maîtresses » de l’époque qui reconnaissaient la justesse de la description du milieu. De quoi le réjouir, lui qui adore effacer la frontière si ténue entre le documentaire et la fiction pour que l’un contamine l’autre. Les scènes où la maîtresse de Bulle Ogier se maquille rappellent un artiste dans sa loge avant de rejoindre ses clients enfermés dans des cages et exécuter son ravissant show SM. Finalement, n’est-elle pas la réalisatrice d’une mise en abyme lorsqu’elle descend les escaliers et s’apprête à se donner en spectacle? Est-ce qu’il n’y a pas chez la femme du réalisateur (Bulle pour Barbet) une volonté éperdument amoureuse de se perdre dans les méandres de son mari? Là encore, devant et derrière l’objectif, l’amour bat son plein (comment un cinéaste filme l’actrice qu’il aime) et la réalité contamine la fiction (Bulle est d’une beauté à tomber). Une frontière invisible, à la lisière du docu/fiction qui se répand dans à-peu-près tous les films de Barbet Schroeder, de bas en haut, les plus accessibles comme les plus expérimentaux à l’aune de la jolie Vierge des tueurs tourné à Medellín dans des conditions extrêmes. Pour Maîtresse, quelque chose du Japon semble exporté en France. Un amour du mystère venu d’ailleurs comme du déguisement bouscule et embellit un réel étal, un peu morne, un cadre franco-français dont quelques rares cinéastes des années 70 comme Chabrol savaient élégamment tirer profit. Schroeder ayant toujours été attiré par l’Archipel et surtout par sa représentation de la sexualité sans culpabilité ni morale – il avait découvert le pays au moment de la promotion de More.

Extrême et beau. Dans Maîtresse on voit bien une doublure de Bulle Ogier perforer le sexe d’un vrai client en live. Mais, à l’exception de quelques scènes chocs inhérentes au vernis trash, la force de Maîtresse est de rendre ce qui passe pour de la marginalité pour quelque chose d’assez normal, comme ce petit déjeuner au lit ou ces jeux érotiques propres à n’importe quel couple lambda. Ainsi, lorsque Ariane/Bulle emmène Olivier/Gégé pour un week-end à la campagne dans une demeure bourgeoise où propriétaires et domestiques ont échangé leurs statuts, on se retrouve à partager l’expérience et à la trouver franchement hilarante. Parce que le sexe y est drôle, parce que l’apprentissage est ludique, parce que les personnages jouent tous un rôle, retrouvant leur vrai attribut au petit déjeuner, et que rien n’est à prendre au sérieux. Le dominé Gégé et la dominatrice Bulle s’attirent précisément parce qu’ils n’ont rien en commun. Des années avant La Pianiste de Michael Haneke, voici une autre histoire d’amour où l’on invite celui qui s’y perd à ne pas confondre fantasme et amour. Ce que la pianiste chez Haneke croit percevoir comme un amour salvateur n’est en réalité qu’un accomplissement de fantasme; et, sans aide, sans porte ouverte, sans initiation, sans souffle, Walter ne peut pas comprendre Erika, tout simplement parce que cette dernière n’a aucune expérience de la vie à lui offrir en retour. Cet amour, si amour il y a eu, ne peut pas grandir, ne peut pas s’épanouir. Et c’est d’un coup de couteau dans le cœur qu’on l’avortera. Dans Maîtresse, c’est un peu plus généreux. La bourreau a plus de cœur. Et l’histoire de fantasme se métamorphose vraiment en histoire d’amour.

Cette attirance, réelle – parce que l’un comme l’autre n’ont rien demandé sur le mode « drôle d’endroit pour une rencontre » – explosera lors du climax final, une montée du désir libre, une étreinte suivie d’un accident. Une conclusion belle et mystérieuse proprement Buñuelienne. Propre du sadomasochisme: pour voler le cœur de l’être aimé, il faut passer par des étapes, accepter l’univers tordu de l’autre. C’est comme en amour : il faut laisser le temps au temps et se perdre pour mieux se retrouver. Ainsi, Gégé et Bulle doivent passer par des étapes de souffrance, de doute, de trouble, de joie pour renouer contact. C’est le post-ado un peu con qui revient chez une vieille maîtresse, qui s’initie aux belles cruelles lois de l’amour, apprend la vie. Et, par cette éducation amoureuse, Maîtresse demeure à jamais puissamment érotique.

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