Deux adolescentes, élevées dans un pensionnat religieux, vouent un véritable culte à Satan et répandent le mal autour d’elles. Épiphanie chaos!

PAR ROMAIN LE VERN

Jusqu’où la perversité rongeant Anne et Lore les mènera-t-elle? Élèves d’un pensionnat religieux, les deux adolescentes filles de noble famille cocufient le père Jésus en faveur de Satan, à qui elles vouent un véritable culte. Une adoration démesurée qui les pousse à répandre le mal autour d’elles par le biais de toutes sortes d’actes sévèrement condamnés par l’Église.

Si vous ne le connaissez pas, vous devez découvrir de toute urgence ce parangon du ciné-chaos Hexagonal, totalement en avance sur son époque. Joël Séria, le génial réalisateur des Galettes de Pont-Aven (1975) s’est inspiré d’un fait-divers Néo-Zélandais (une adolescente au visage d’ange tue sa mère avec sa diabolique meilleure amie) ayant inspiré Peter Jackson des décennies plus tard pour ses Créatures Célestes (1995). Et à l’arrivée a signé l’un des plus beaux et plus provocants films sur l’adolescence, se terminant dans du blasphème, des flammes, du Baudelaire.

Joël, racontez-nous! Comment est né ce premier long-métrage?
Joël Séria: J’ai reçu une éducation religieuse et j’ai été dix ans en pensionnat chez les curés. J’ai raconté dans Mais ne nous délivrez pas du mal ce que je ressentais lorsque j’y étais. J’avais un conflit très important avec ma famille, surtout avec mon père. J’ai fait dix collèges tellement j’étais insupportable. Mon père revenant de la guerre, il voulait être seul avec ma mère, donc, il nous a mis, mon frère et moi, en pension pour être tranquille. Je ne connaissais pas mon père. Il a fait une bêtise, il ne s’en est pas rendu compte. Je me souviens m’être demandé s’il était vraiment mon père. Il y a eu de violentes disputes, il a préféré me foutre chez les curés, du coup, j’ai ressenti une sorte d’emprisonnement. J’avais un tel conflit que la nuit, je me relevais et je planquais les couteaux chez moi. J’avais peur de me relever la nuit et je pensais qu’en les planquant, je n’allais pas me souvenir de l’endroit où je les avais planqués. Ce qui est complètement débile (il rit). Je suis parti de chez mes parents à 17 ans, j’ai débarqué à Paris et j’ai été comédien pendant un moment. J’ai eu un accident très grave qui m’a contraint à faire autre chose et j’ai alors décidé de devenir réalisateur. Comme j’adorais écrire, je me suis remis au travail. J’ai réalisé deux courts-métrages et j’ai commencé le tournage de Mais ne nous délivrez pas du mal. Lors de l’écriture, j’ai repensé à ma jeunesse et je me souvenais d’une photo que j’avais gardée très longtemps dans mon portefeuille. Lorsque j’étais au collège, j’avais aperçu la photo d’une fille qui, avec sa copine, avait tué ses parents à coup de pierres en Nouvelle-Zélande. Dans mes souvenirs, elle était très jolie. Et je me demandais comment il était possible qu’il y ait autant de violence dans un visage aussi innocent. J’étais tellement marqué par l’histoire de cette fille et cette éducation religieuse que je les ai utilisées pour réaliser mon premier long-métrage. J’avais d’abord pensé à raconter l’histoire avec deux gars. Bizarrement, je me suis dit qu’en racontant l’histoire avec deux filles, je pourrais mettre une distance. Il y avait la dimension sexuelle qui me fascinait par ailleurs et l’atmosphère a été nourrie par cette sensation d’emprisonnement, cette révolte contre l’éducation religieuse et celle des parents, ce sens du péché à la con qu’on nous avait donné. Mais ne nous délivrez pas du mal est un film fort dans lequel je me suis libéré. Je l’ai fait dans des conditions très difficiles, j’ai eu mal à la tête tous les jours en tournant ce film. Il y avait une pression artérielle tellement intense que ça me filait des maux de tête. Mais j’ai été au bout du projet quitte à en crever. Si je ne devais faire qu’un seul film dans ma vie, ce serait celui-là. Il y a cette énergie personnelle qui se ressent. Quand on donne tellement de soi-même, il en reste quelque chose. L’élément pervers du film, c’est qu’elles font des saloperies dans l’allégresse, en dédramatisant totalement.

Comment avez-vous travaillé cette innocence?
Joël Séria: J’ai insufflé ça aux actrices pendant le tournage. Je n’ai pas mis la pression dans l’autre sens. Elles ne se rendent pas compte en définitive de ce qu’elles font. Elles le font par réaction à ce qu’on leur demande de faire : au lieu de faire le bien, elles font le mal, c’est aussi simple que ça.

D’où vous est venue l’idée de la scène finale?
Joël Séria: Je ne l’avais pas eu dès le début de l’écriture. C’est en écrivant le film petit à petit qu’on le nourrit. Actuellement, j’écris une comédie et c’est le même principe. C’est toujours en écrivant qu’au fur et à mesure l’inspiration apporte de nouvelles séquences. Quand on vous demande d’écrire un script précis à partir d’un sujet, ce n’est pas bien parce que si vous devez vous tenir à ce que vous devez écrire, ça l’appauvrit au lieu de l’enrichir. Il faut laisser le temps à l’esprit de se projeter vers des choses plus imaginaires ; sinon, c’est un peu réducteur. Auquel cas, on fait un film de scénariste. Pour revenir à la scène finale, pour moi, c’était une très belle idée. J’étais tellement nourri de Baudelaire que cela m’est venu automatiquement. Je leur faisais dire des poèmes pendant tout le film puis, soudainement, j’ai pensé à la fin du Voyage de Baudelaire que je connaissais par cœur. J’ai eu le déclic : la fin de Mais ne nous délivrez pas du mal était celle du Voyage. Le poème résume toute la signification du film.

Quel accueil a été réservé au film à sa sortie?
Joël Séria: Interdit totalement, par l’église catholique.

Vous avez dû couper des scènes en particulier?
Joël Séria: Pour libérer l’interdiction, ils nous ont demandés de faire des coupes. J’ai un peu coupé notamment la scène où le personnage de Jeanne Goupil regarde par le trou de la serrure et voit les deux religieuses en train de se rouler une pelle. Ça ne change rien à la signification du film.

Comment avez-vous découvert Jeanne Goupil?
Joël Séria: Je l’ai rencontrée grâce à Shadow, mon premier court-métrage sur un boxeur noir. J’ai fait de la boxe et je connaissais bien l’entraînement de la boxe (le shadow-boxing). J’avais fait un court-métrage sur un fond noir sans dialogue, il s’agissait d’un film formaliste qui durait huit minutes. Il était sélectionné au festival d’Hyères et là-bas, j’ai rencontré un metteur en scène qui avait déjà fait un film. Il m’a demandé ce que je préparais, je lui parle de Mais ne nous délivrez pas du mal et il m’encourage en raison du sujet à aller voir une fille qu’il avait rencontré l’année dernière. Elle n’était pas comédienne, elle avait fait les arts décos et participé au jury 20 ans avec Michel Simon et Laurent Terzieff. Quand je suis rentré sur Paris, je lui ai téléphoné, je l’ai rencontrée, on a parlé et j’ai vu d’autres comédiennes entre temps. Un jour, comme l’opération se précisait, je l’ai contactée de nouveau. Je savais qu’elle n’était pas comédienne mais je lui ai fait lire le texte. Elle finissait ses phrases en l’air, pour moi ce n’était pas un problème. J’avais choisi la petite blonde Catherine Wagener qui, elle, avait déjà tourné. Je trouvais que physiquement Jeanne Goupil, qui ne s’appelait pas Jeanne Goupil à l’époque parce qu’elle a pris ce nom en référence au personnage de Mais ne nous délivrez pas du mal, ressemblait à la fille sur la photo. Ce n’est plus comme ça que les castings se passent, hein? (il rit).

Quelle a été la scène la plus délicate à tourner?
Joël Séria: L’immolation, incontestablement. J’étais sur le travelling et je donnais le départ. Je restais jusqu’au bout et à un moment donné, je devais arrêter. Il y avait des filles cascadeuses qui se faisaient cramer. A un moment donné, il fallait dire stop.

Le film a été tourné sans l’accord du CNC en plus.
Joël Séria: Ils nous avaient dit que si on se lançait dans la production de ce film, on s’exposait à une interdiction totale.

Ça ne vous a pas découragé?
Joël Séria: Non. Mais ne nous délivrez pas du mal a été sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes et parallèlement, il était interdit. Ça a beaucoup fait parler du film et de moi, par la même occasion. Ça m’a permis de faire par la suite, et très rapidement, Charlie et ses deux nénettes qui a presque rassuré.

45 ans plus tard, que reste-il de Mais ne nous délivrez pas du mal?
Joël Séria: Il y a peu de temps, un ami prof à Cergy-Pontoise m’a appris que dans son lycée il y avait des cours de cinéma où les élèves décryptaient Mais ne nous délivrez pas du mal. Pour eux, il s’agit d’un film important car il arrive à une époque charnière post-68. Récemment, un fan rêvait de me rencontrer pour me dire à quel point il aimait Mais ne nous délivrez pas du mal. Il avait vu le film en salles à l’époque et il était avec un ami à lui. En sortant de la salle, pendant 20 minutes, ils ne se sont pas parlés tellement ils étaient sous le choc. Moi-même, je ressens ce choc encore aujourd’hui tant il laisse des traces tenaces. C’est certainement le film pour lequel j’ai le plus d’affection.

Propos recueillis par Romain Le Vern

 

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