Quand Madonna expérimentait le SM dans ses clips, c'était chaos (WMG)

«La Marylin détraquée des années 90». Cette citation de Libé est un beau résumé de l’image de Madonna, à un point X comme porno, de sa carrière.

PAR FRÉDÉRIC MIGNARD

L’accroche jubilatoire de Libération vend l’essai méta-ciné-désaxé du dernier Abel Ferrara, Snake Eye (Dangerous Games), en 1993. Le film est douloureux, une baffe flanquée à l’infini à son beau métier de starlette, d’actrice (pou)belle. Oui, Madonna, si belle, iconisée par Herb Ritts, sous tous les angles, avant l’agonie du photographe, marqué par le sceau de l’infamie, le SIDA, et tellement à la ramasse dans ses choix cinématographiques. Abel, qui s’apprête à revenir à ses démons miteux avec The Addiction en 1995, et à pactiser avec le copycat français (le clip de California, pour servir un album où les photos étaient signées d’un certain Ritts…sic), se voit même produit par la chanteuse via sa société naissante Maverick. De l’underground pur jus qui forcément monte au clash entre les deux icônes. La première, plus grande star mondiale des années 80 jusqu’à la moitié des années 2000; le second, réalisateur trash de produits nauséabonds qui faisaient encore les succès hardcore des vidéoclubs de l’époque (Driller Killer, L’Ange de violence, New-York 2 heures du matin)… Ces deux-là, entre hauteurs célestes et déchéances infernales, ne pouvaient que se croiser le soir d’une toile. Leurs carrières ne s’étaient-elles pas bâties sur les ruines d’un New York au purgatoire d’une crise économique, culturelle et ethnique, sans précédent pour la grande pomme? Oui, produits d’une jeunesse sans le «fric», les deux artistes sont comme beaucoup d’autres propulsés sur les devants d’une scène underground new-yorkaise mythique (late seventies-early eighties, on ne vous fera pas l’insulte de vous citer les noms et les lieux), dont les artistes, de tous les arts possibles, extirperont l’infranchissable besoin d’exprimer une liberté sans concession, une soif créatrice à modeler à sa façon, en fonction de son tempérament, dans l’exubérance du féminisme sexué pour l’une. Le sang et la dope, pour l’autre. Si Ferrara se faisait l’écho dans son œuvre de la misère d’une franche communautaire catholique socialement échouée, imbibée ou (et?) corrompue par la mafia, Madonna, aux origines italiennes et à la confession identiques, ne retiendra pour sa part de cette époque qu’une chose: la nécessité vitale de rompre avec les dogmes religieux pour étancher son ambition qui ne sera jamais celle d’une minette de la téléréalité au popotin aussi large qu’un Q.I. étroit… Sex, drug and religion, un cocktail qui colle à la peau des deux roublards de la contre-culture américaine. La différence étant que Ferrara, figure cadavérique misérable du 7e art, est canonisée par les médias cultivés quand Madonna est systématiquement vilipendée et ramenée à son âge par de mauvaises langues qui croient voir en Lady Cracra l’apanage de la rébellion post-Uber.

Défaisons les idées reçues. Dans les années 70, Veronica Ciccone, pleure la mort de sa mère, à sa façon, en volant de ses propres ailes vers une irrésistible ascension, en s’affranchissant de sa famille qui l’étouffe dans son engeance. Pour l’accompagner loin du Michigan en crise (Detroit, vous remettez?), elle extrait de cette belle famille le frère pédé à l’aube de l’apparition de la séropositivité, car la marginalité («maverick», en anglais), elle est imprégnée dans son ADN. Elle se servira donc de certains hommes pour franchir les étapes, comme d’autres – hommes d’affaires – sellent leurs décisions entre mecs, autour d’un repas nourri aux blagues graveleuses. Elle deviendra Madonna par elle-même jusqu’à l’ivresse d’être la madone du 20e siècle, n’en déplaise aux grenouilles de bénitier. De danseuse amateur qui se verrait bien incorporer la troupe de Hair à actrice pubienne dans un nanar filmique abyssal, qui a au moins le mérite d’être totalement underground jusque dans son filmage vidéo à la truelle (New York Sacrifice en VF, A Certain Sacrifice en VO, le fameux film «secret de sexe et de sadisme qui pourrait ruiner sa carrière», dixit le marketing Scherzo en 1987), Madonna est aussi chanteuse, guitariste, et à la basse, dans un groupe rock punk, pour lequel elle écrit ses propres titres, une formation signée… Dan Gilroy. Le futur réalisateur de Nightcall avec le très hype Jake Gyllenhaal. Elle est aussi la muse de Basquiat pour des attractions désastres et le «compagnon de longue date» de Keith Haring, qu’elle accompagnera au plus bas également, dans les abîmes sans retour de ce putain de «cancer homosexuel», qui caractérisera la sexualité revendiquée d’une femme qui agissait aussi par l’entre-jambes, quand celui-ci était mortel!

Aujourd’hui, le «pussy» libre est l’apanage des multiples-bitches qui sont apparues à la fin des années 90 et surtout dans les années 2000, quand la révolution sexuelle assénée lourdement par la Marie-Madeleine du rock et son art du marketing exacerbé, étaient finalement parvenus à donner au sexe dans les médias, tout ce qu’il avait de plus mainstream, après avoir fait débattre Newsweek, Time Magazine et tous les médias sérieux possibles en Occident, qui peinait déjà à se remettre de la libération de la femme post-68 et des délires pornos des années 70. En 2014, la croupe à l’air de Rihanna dans Lui Magazine est sûrement un événement esthétique et commercial, mais jamais il n’aura l’aura politique satisfaisant qui convoquera les débats surannés sur la quéquette clitoridienne, bien cachée, des femmes.

Devenue une éternelle ancienne vierge en quête de satiété sexuelle, depuis Like a Virgin en 1985, Madonna apprend à se défendre plus qu’un homme pour rester en place. L’époque était celle des radios reines. Elles faisaient ou défaisaient la carrière des produits commerciaux en trois titres passés sous silence. A l’exception de quelques idoles aux succès souvent géographiques (Whitney et Janet seront avant tout d’énormes phénomènes américains), les stars féminines des années 80 ne pouvaient pas rester en place et disparaissaient donc selon le bon vouloir des médias machistes, sans que les fans puissent changer quoi que ce soit à la tendance nihiliste, du fond de leur province où ils ignoraient tout d’une éventuelle sortie de single, d’album ou de clips. Les réseaux sociaux et l’internet ont changé désormais la donne, permettant aux communautés de fans (et donc de vilains trolls) de permettre à quelques usurpateurs, tels que Justin Bieber, Selena Gomez ou One Direction, d’exister au-delà du rationnel.

Madonna combattra la possibilité de l’oubli par son arme fatale, sa manipulation sans concession et jusqu’au-boutiste des tabous, réunissant des générations homosexuelles qui s’ignoraient, en teintant d’homo-érotisme des mini-films coûteux (Express Yourself, Vogue, d’un élève surdoué, David Fincher) et en réinventant le backstage flick, avec un In Bed With Madonna qui bouscula la Croisette lors de sa première et démolit des records de fréquentation pour un documentaire sorti en salle (c’était avant Michael Moore et les manchots, on est d’accord!). Il faut dire que le concert dévoilé sur grand-écran n’est autre que la tournée fondatrice du Blonde Ambition, celle qui posera toutes normes des shows pop pour harpies en manque d’inspi, de Kylie à Britney, les prénoms féminins feront leur Mado, mais Lady Gaga poussera l’exercice de «vol à l’étalage» un peu plus loin, en voulant coute que coute devenir «la Madonna dégénérée des années 2000», sans la pertinence culturelle et donc politique.

En 1986, à fond dans le mainstream qui rapporte pépète, la maison de disques Warner essaie de lui imposer une image plus consensuelle et lui demande – déjà – de se rhabiller. Madonna accouchera donc de l’image voulue d’une star à fric parfaite pour les masses. Elle pose les crucifix-sur-femme pour devenir la véritable sainte-ni-touche d’un clip (Live to tell), et effectue un retour méconnaissable, à la Bowie, par le travestissement… en jeune femme idéale, à la blondeur angélique. La chanson déploie des nappes de synthé sombres qui relèvent l’exploit non pas d’appartenir à la décennie 80, mais d’incarner l’esprit des années 80, dans son expression austère des mélodies, pour un film très noir At close Range, avec le mari de l’époque, le fougueux cœur de rebelle, Sean Penn. Choix curieux quand on attendait la chanteuse des cours de récréation du côté d’un blockbuster à tubes façon Ghostbusters, Le flic de Beverly Hills ou Top Gun

La période est juteuse, Madonna affute une image de Marilyn peroxydée, arrachant le glamour de la défunte actrice, en criant intérieurement toute l’énergie bouillonnante qu’elle a en elle. Égérie latine avant la bomba Jennifer Lopez avec La Isla Bonita, elle s’assume – un temps – comme produit pour ados, pour assoir ses ambitions. Mais elle le fait en menant un gamin dans un sex-shop aseptisé pour les besoins du clip de Mondino Open Your Heart; elle vend plusieurs dizaines de millions de son albums et apprend à rivaliser avec les vertiges inouïs de «Wacko Jackso» (Michael Jackson pour les non-initiés, qu’elle emmènera aux Oscars pour la photo en 1991). En 1987, Madonna, c’est une comédie Warner sagement tous publics Who’s that girl?, les gamins peuplent deux de ses vidéos et elle parle grossesse dans une teen-vidéo où elle demande à la haute figure d’autorité patriarcale de fermer sa gueule : Papa don’t preach

Durant cette deuxième moitié des années 80, l’on pourrait croire la femme domptée, prête à dupliquer une carrière à la Streisand ou à la Céline Dion – sans la force des vocalises – consistant à alimenter la même image et le même style musical ad vitam æternam. Que dalle, car cela aurait été sans compter le goût du risque de la femme, sa soif innée de danger, de remise en question, son goût blasphématoire pour la provocation, son avidité débordante de désirs, de sexe à l’époque yuppie d’une Amérique wall-streetisée. Madonna marche seule. Pas besoin de featuring, de grands noms dans ses albums. Quand Prince participe en 1989 à l’album Like a prayer, notamment dans les guitares et en livrant un duo de stars d’exceptions, hors de question d’exploiter la chanson en single. Elle deviendra même l’un des titres les plus méconnus des deux artistes, car, comme le criait en primetime Dechavanne en 1993, Madonna, c’est Madonna! Omnibulée du «luc», l’idole voit du sexe partout, loge Dieu au fond de sa culotte, et, suscite la révolte dans son pays à l’intégrité religieuse que l’on connaît, en enflammant une série de croix dans son clip Like a prayer (réalisé par la future Madame Simetière, Mary Lambert). Toucher à la religion en ce temps était-il plus bénin qu’en 2016 ? En France, on faisait flamber un cinéma pour une projection de La Dernière Tentation du Christ, de Scorsese, engendrant, 1, 2, 3… 14 blessés, qui n’étaient visiblement pas des cul-bénits. Le Pape Jean-Paul II fera de la madone l’une de ses pécheresses préférées et le Vatican bombardera ses ouailles de messages allant contre la femme de Lucifer.

Qu’importe la foudre de l’ire quand on se repait de son écume. Le monde entier ne parle que de la Ciccone, jusqu’à Broadway où elle monte sur les planches pour David Mamet. Ferrera, Woody Allen, Spike Lee, Paul Auster et les proches de Tarantino l’engagent pour des micro-rôles dans des œuvres arty en marge du tout dégueulis absorbé par ses fans hystériques à longueur de journée… Madonna s’émancipe toujours plus des canons aseptisés de la superstar pour magazines adolescents, enivrée par l’opium du pouvoir octroyé. Si ses futures clones, Spears, Perry ou Taylor Cruche excelleront à faire copines avec les hordes d’ado déchaînés, en leur contant romance au-delà du raisonnable, Madonna, elle, s’est vite sentie incapable d’incarner le gentil produit à sa major qu’elle envoie donc paître les pâturages, jusqu’au divorce dans les années 2000, l’un des plus secrets, mais surtout l’un des plus haineux de l’histoire du showbiz.

En 1992, Madge, c’est ainsi qu’on la surnomme chez les Brexiters, pète un câble sans précédent dans l’adosphère, avec une étape paroxysmique inattendue dans la carrière d’une vedette, un triptyque porno-soft qui met en scène de façon explicite les fantasmes universels d’une femme de chambre. Le disque Erotica, le livre Sex et le film Body of Evidence connaissent des carrières diverses, écrasés par le poids de l’icône, désormais en péril, dont le projet global, resté jusqu’à la dernière minute, ultra-secret est de faire du monde un gigantesque décor porno pour ses délires de nympho-exhibitionniste qui aime se mettre à poil (pubien), absolument partout et avec n’importe qui. Sous couvert de la bienveillance artistique d’un très grand photographe amoureux de la Femme, Steven Meisel, elle tombe la culotte en faisant du stop, ingurgite délicieusement une part de pizza dans un restaurant populaire bondé en tenue d’Eve… se fait poursuivre nue, sur le bitume de Los Angeles, par des rappeurs à la mode dont on a oublié déjà le nom, simule le viol. Pour l’Amérique blanche, pudibonde et raciste, elle devient femme à vioque, à black, une lesbos aigrie, une MST de backroom… La star ose et abuse dans le sadomasochisme. Le livre est sold-out dans la journée et ne sera jamais rééditée, le disque, lui, concept élaboré par Shep Petibonne, est le premier échec commercial de la femme en tant que chanteuse, et le film est un vulgaire nanar où elle s’offre le luxe d’être laide. Pas de bol, elle reste dans l’ombre de la sublime Sharon Stone qui, dans Basic Instinct, de Paul Verhoeven, en mai 1992, lui vole la politesse.
Madonna, reine des courants hi-fi, est alors ostracisée. Les sanctuaires radiophoniques ne la diffusent plus et ses vidéo-clips ne sont guère plus diffusables, comme sa gigantesque fresque surréaliste Bedtime Story qui devient le clip le plus cher jamais réalisé, pour une chanson anti-commercial au possible. Il fallait l’oser, elle osa. Mado, malvenue ailleurs qu’à la Une des magazines à scandales, court le risque de devenir comme 99% des chanteuses de l’époque, un caprice FM pour programmateurs macho qui faisaient et défaisaient les phénomènes, selon leur guise et l’âge de la nymphette. Obstinée, déjà taxée d’entité et d’éternité, celle qui deviendra Evita, un rayon de soleil pour secte avec nom (la Kabbale), et qui mènera une croisade contre l’Amérique ultra-conservatrice de George W. Bush – son ultime combat qui lui fera perdre à jamais le marché américain -, s’enlise dans la dépression artistique. Elle devient RnB techno le temps d’un album, l’incohérent Bedtime Stories, où l’on croise les producteurs de Bjork et dans lequel elle réfute toutes excuses : «I’m not sorry, don’t hang your shit on me», nous susurre-t-elle dans Human Nature. Le single fait flop, faute de diffusion, mais deviendra avec le temps l’un de ses titres les plus emblématiques, dans son refus de toute rédemption commerciale.

Entre 1992 et 1995, quand elle fait une soirée pyjama médiatisée, son opulente poitrine s’offre à la vue de tous, ses soirées d’anniversaire exhibent le tout lesbien de L.A. pour le plaisir des paparazzi qui cachetonne gras et graveleux. Désormais, Madonna préfère le look dépravé des clichés de Bettina Rheims et ceux de maquerelles que lui offre Demarchelier.
Ce portrait sublimé, idéalisé, fantasmé d’une artiste est donc forcément subjectif ; il inoculera peut-être, chez ceux qui en doutaient encore, l’idée que les rivales des années Vevo auront bien du mal à supplanter leur (tr)aînée, car au-delà du veau d’or, des ventes, des vues, du buzz et du bling bling, l’essentiel est politique et culturel : Madonna demeurera à jamais l’expression d’une féminité revisitée lorsque le mot sexualités, que l’on mettra volontiers au pluriel, était un «work in progress».

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