[MADEMOISELLE] Tony Richardson. 1966

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Amoureux du cinéma de Buñuel, réjouissez-vous: Mademoiselle, de Tony Richardson, scénarisé par des spécialistes du désir dans tous ses états (Genet et Duras), est pour vous.

PAR ROMAIN LE VERN

Au centre du récit: une institutrice vieille fille (Jeanne Moreau) qui brûle de désir au contact d’un bûcheron italien ultra viril (Ettore Manni). Elle va l’accuser d’actes pyromanes. Une autopsie du désir qui consume du dedans. Un tumulte qui ne s’oublie pas.

Pour mettre un peu d’ordre dans nos idées, disons que Tony Richardson fut avec Karel Reisz et Lindsay Anderson, l’un des chefs de file du «Free Cinema», ce mouvement cinématographique anglais de la fin des années 50 qui a produit un nombre considérable de films hors des normes laissant une porte ouverte aux tentations surréalistes. Comme c’est bizarre: Mademoiselle veut que le rôle titre soit incarné par Jeanne Moreau qui sortait de l’expérience Buñuelienne du Journal d’une femme de chambre, se déroulant lui aussi dans un village français en proie à la médiocrité, se terminant par un éclair – celui du fascisme. Ici, on a droit au crachat d’un enfant.

Le scénario de Mademoiselle, qui parle de fétichisme et d’obsession, écrit dans un premier temps par Jean Genet puis réécrit dans un second par Marguerite Duras, raconte comment l’arrivée de bûcherons italiens dans un village Corrézien dérange. Et cette perturbation se traduit par des actes répréhensibles (inondation détruisant une ferme, animaux morts, incendies). Le coupable est désigné d’office: un beau rital qui suscite le désir des femmes et la haine des hommes. Ne laissant pas Mademoiselle, une institutrice sexuellement refoulée, insensible. A son contact, s’expriment la renaissance d’un désir mort, l’envie inavouable de l’abandon. En observant ses gestes, son corps, sa bouche, ses expressions, Mademoiselle se ranime. Le feu brûle. Brûle trop fort. La preuve, c’est elle, la responsable des incidents – on le sait dès le départ. Et si elle provoque ces incidents, c’est pour voir le mâle à l’œuvre, l’admirer, regarder les mains de cet homme réparer ses fautes à elle, de consoler sa frustration. A l’école, elle s’occupe du fils de l’italien et comme elle aime trop fort le père, elle humilie l’enfant en classe en racontant l’histoire de l’affreux Gilles de Rais – en commettant un lien pour le moins malheureux avec le papa. L’enfant sait tout,voit tout et veut devenir un adulte, vite, pour avoir les mots, pour se défendre.

Certes, oui, d’accord, le thème de l’étranger qui débarque dans un trou paumé et réveille les (basses) pulsions de nos rednecks à nous n’a rien de bien neuf. D’ailleurs, pour ce qui est de la radiographie d’une médiocrité beauf franco-française et les relents xénophobes, on recommandera Dupont Lajoie et La traque, chocs de la décennie suivante. Mais il n’est pas inutile de pointer du doigt notre société toujours prompte à faire la morale et à donner des leçons. Et puis, qu’on se le dise, les lois du désir décortiquées par Genet et Duras n’obéissent pas aux lieux communs. Pour l’époque, le traitement de l’érotisme est incroyablement novateur. Le désir et l’abandon dessinent des lignes de fuite vitales, insufflant au film son énergie féroce. Genet oblige, Richardson se sert du contexte hexagonal pour parler des différentes étapes de l’attraction sexuelle (sa découverte, son assouvissement, sa reconnaissance) et détourne consciencieusement le cahier des charges du minimalisme sentimental pour sonder toutes les choses bizarres qui agitent le corps et l’esprit. Duras oblige, la question du désir est traitée sans fard. Mademoiselle montre aussi et surtout les ravages de l’imagination et les effets de la cristallisation : comment répondre aux désirs des gens ? Comment la beauté peut provoquer des réactions malsaines et exacerbées? Comment les gens ont tendance à se créer des histoires sur la vie des autres? Comment la frustration engendre la jalousie? La mise en scène traduit, avec une intense subtilité, la perversité de l’héroïne névrosée et transfigure le bellâtre pour rester fidèle à la érotisation du corps masculin voulue par Genet & Duras. L’étreinte au bord du lac où sort enfin le serpent du désir est à ce titre un sommet d’érotisme franc.

A sa sortie, on a considéré Mademoiselle comme tous les films un peu trop en avance sur leur temps. En le cantonnant au registre exclusif des curiosités pour cinéphiles fermés hantant les cinémathèques avec des sacs plastiques à la main. Près de cinquante ans après, cette fascinante histoire d’amour/haine, fascination/répulsion, a gagné en puissance, en charme et en poésie en en disant plus que prévu sur la complexité des rapports humains. Entre soumission et sublimation, destruction et possession, une peinture de la rouille intime des êtres. Consacrée au même moment icône Truffaldienne de Jules et Jim, Jeanne Moreau, dans un rôle de femme comme Buñuel les aimait (froide comme la glace, travaillée par quelque chose de chaud et d’inavouable), hisse l’exercice à un niveau supérieur à travers un rôle difficile et révèle les détails d’un personnage complexe. C’est elle qui a proposé le scénario de Genet à Richardson, consciente qu’elle se mettait en danger. C’est toute la beauté du geste.

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