Une fable au mauvais goût outrancier qui, à sa sortie, a réussi à donner de l’urticaire aux ayatollahs de la critique. Bigas is big.

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

A Melilla, Benito (Javier Bardem, très jambon jambon), conscrit de l’armée espagnole stationné, est un jeune ouvrier du bâtiment aussi baraqué que bas du front. Lorsqu’il noue une idylle avec la pulpeuse Rita, cette dernière ne tarde pas à le tromper avec son meilleur ami. Furieux et blessé dans son amour propre, Benito décide de devenir le roi de l’immobilier et de se servir des femmes pour atteindre son objectif ultime, la construction d’une tour géante sur la Costa Brava. Il rencontre Claudia, qui veut devenir actrice, lui fait croire qu’il peut l’aider et l’utilise pour convaincre un financier réticent. Puis il épouse Marta, la fille d’un banquier, dans le but d’obtenir un important financement. La tour de ses rêves sort enfin de terre. Mais Marta n’est pas dupe des agissements de son époux…

Personnage picaresque, érotomane joyeux, amoureux de chère et de chair, Bigas Luna, qui avait quatre ans de plus qu’Almodóvar, était un symbole de l’Espagne du destape, la grande libération qui suivit la mort de Franco. Dans Jambon, jambon, son film le plus connu, on y faisait l’amour de façon particulièrement torride, avant un dénouement sous forme de combat mortel à coups de jambons, suivi de torrents de larmes. Sexy, mélodramatico-grotesque, le film, qui date de 1992, obtint un lion d’argent à Venise. Macho se révèle «le film d’après». En Espagne, il est sorti sous le titre Huevos de oro, qui se traduit aussi bien par «les œufs d’or» que par «des couilles en or». Bien entendu, la seconde traduction est la bonne.

Petit malfrat qui se fait jeter par un premier amour, le personnage joué par Javier va se venger avec sa bite. De très entreprenants avec les femmes, il va devenir très entrepreneur, construire le plus grand building de la ville, raide comme un phallus. Mais son stupide aveuglement viriloïde l’égare vite. Il cumule et utilise les femmes avec une indifférence mécanique, jusqu’au jour où un accident le rendra impuissant. Comme il a plus de couilles que de jugeotte, notre Macho cumule les bévues et les mâles grossièretés. Et Bigas Luna de signer un vrai mélodrame social et cul (après l’ascension, la chute, fatale, rectiligne) comme en faisait Fassbinder en son temps, avec plus de seins, plus de fric, plus de mauvais goût, plus de soleil et plus de poil sous les aisselles. Tout déborde, tout est bon dans le cochon. Il y a la volonté évidente d’attraper par son fondement populaire (la sexualité) la culture d’un pays: l’Espagne, pays du taureau, où les cojones s’avèrent un objet de culte.

Mais, comme toujours avec Bigas, la vulgarité n’est qu’un vernis: elle est le sujet, pas le but. Il nous raconte dans son Macho l’itinéraire d’un type parti de rien, d’un goujat parvenu qui, entre une femme épousée pour sa fortune et une maîtresse conservée pour son odeur, profite des femmes mais que ni la jouissance ni la fortune ni le pouvoir ne semblent rendre heureux. Autour de lui des femmes qui subissent avec une compassion quasi maternelle les assauts du phallo, et qui ont aussi une bonne part de responsabilité dans les libertés qu’il prend avec elles. Telle Maria de Medeiros, égarée comme Bambi dans Massacre à la tronçonneuse, coiffée comme la Loulou de Pabst, la plus touchante parce que la plus bafouée. Tel un taureau dans l’arène du cinéma espagnol, Bigas Lunas fonce, encorne le machisme. Son film se révèle d’une énergie farouche, d’une efficacité parfaite dans la mise en cause, souvent drôle mais radicale, du fonctionnement macho. Et comme tous les Bigas Luna, il gagne à être découvert voire à être réévalué.

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