[M. NIGHT SHYAMALAN] STORY CHAOS

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M. Night Shyamalan est obsĂ©dĂ© par les liens invisibles entre l’ordinaire et l’extraordinaire. C’est prĂ©cisĂ©ment ce qu’on retrouve dans Glass, son nouveau long mĂ©trage qui, sous ses dehors d’objet-somme, pose LA question: le rĂ©alisateur de Sixième Sens est-il revenu pour de bon (et redevenu le roi d’Hollywood)?

PAR ROMAIN LE VERN & THIERRY CONTE

Dans quasi tous ses longs mĂ©trages, M. Night Shyamalan Ă©pouse les doutes de personnages Ă  la recherche d’une identitĂ©, d’une nouvelle peau, d’une place dans le monde et du rĂ´le mythologique qu’ils ont en eux sans le soupçonner. Lors des interviews qu’il dispense, Shyamalan, que nous avons rencontrĂ© Ă  plusieurs reprises et qui a rĂ©solument arrĂŞtĂ© de jouer au dĂ©miurge tout puissant depuis La jeune fille de l’eau (on y reviendra), ne peut s’empĂŞcher de revenir sur son enfance. Ses parents mĂ©decins l’ont Ă©levĂ© dans la banlieue chic de Philadelphie, son lieu de tournage coutumier. A 13 ans, il attend Ă  l’aĂ©roport de New York ses grands-parents en provenance d’Inde. L’avion ayant du retard, il achète un livre pour patienter et tombe sur celui de Spike Lee, expliquant comment il avait rĂ©alisĂ© son premier film sans argent ni personne. Cette dĂ©monstration de foi l’a tellement impressionnĂ© qu’il a dĂ©cidĂ© de devenir cinĂ©aste. Sans ce coup du destin, il aurait Ă©tĂ© mĂ©decin, comme ses parents. Au cĹ“ur des tĂ©nèbres, de Joseph Conrad, est un livre qu’il dĂ©couvre Ă  la mĂŞme pĂ©riode. Il a marquĂ© le cinĂ©aste par sa morale: des anges guident chacun sur le seul chemin qui lui est destinĂ©. Symboliquement, si l’on choisit une autre voie, les anges ne seront pas lĂ . Toute la philosophie de Shyamalan (chaque Ă©vĂ©nement, bon ou mauvais, est un signe du destin qu’il faut savoir interprĂ©ter) est contenue dans cette approche.

Dans les annĂ©es 80, M. Night Shyamalan commence par rĂ©aliser plus de 45 courts-mĂ©trages et Ă©crire des dizaines de scĂ©narios: «A cette pĂ©riode, je n’arrĂŞtais pas de tourner des petits films avec un camĂ©scope, tous les week-ends. J’ai commencĂ© comme une distraction, je trouvais ça drĂ´le de filmer des proches, des voisins, des amis, de leur confier des rĂ´les, de raconter une histoire. Puis, j’ai commencĂ© Ă  considĂ©rer la rĂ©alisation de plus en plus sĂ©rieusement. Plus je tournais des films, plus j’apprenais et je crĂ©ais mon propre univers. Mieux vaut ne pas les revoir aujourd’hui par contre, c’Ă©tait des films affreux, impossibles Ă  regarder. Le plus souvent, il s’agissait de copies de films que j’adorais. Je disais Ă  un ami : «Toi, tu vas ĂŞtre Indiana Jones.» Et Ă  un autre : «Toi, tu vas ĂŞtre le mĂ©chant de James Bond.». Je me souviens mĂŞme d’un film que j’avais rĂ©alisĂ© qui s’intitulait “Promenons-nous dans les bois“.»

En 1992, Shyamalan sort diplĂ´mĂ© de la Tisch School of Arts; ce qui lui permet de rĂ©aliser un premier film semi-autobiographique, Praying with Anger, sur le parcours d’un jeune indo-amĂ©ricain qui retourne en Inde Ă  la mort de son père. Six ans plus tard, Shyamalan rĂ©itère l’expĂ©rience avec Wide Awake, financĂ© par Miramax, racontant l’histoire d’un Ă©lève mystique obsĂ©dĂ© par la mort. ExpĂ©rience pĂ©nible: son film est remontĂ© par Miramax mais l’Ă©chec l’invite Ă  se surpasser. Il met aux enchères le scĂ©nario de Sixième Sens que la productrice Kathleen Kennedy achète pour le compte de Disney pour un peu moins de 3 millions de dollars. L’annĂ©e suivante, Sixième Sens reçoit sept nominations aux Oscars. Prolifique, Shyamalan propose Incassable, une histoire de super-hĂ©ros ordinaires avec un peu d’Allan Poe et de culture orientale. Fort du succès de son prĂ©cĂ©dent film (661 millions de dollars au box-office), M. Night Shyamalan obtient des conditions dĂ©mentes: il tourne Ă  Philadelphie avec une Ă©quipe locale, filme les scènes dans l’ordre du scĂ©nario, et garde systĂ©matiquement les premières prises. Son modèle de vie familiale est calquĂ© sur celui de Spielberg. Père attentionnĂ© de deux enfants, il veut ĂŞtre chez lui tous les soirs, tournage ou pas. Son Ă©pouse, spĂ©cialiste de psychologie enfantine, y tient. D’ailleurs, ses idĂ©es, M. Night Shyamalan les trouve dans le silence de son bureau, oĂą il rĂ©dige ses scĂ©narios Ă  la vitesse de l’Ă©clair: «J’ai Ă©crit le scĂ©nario d’Incassable en six semaines. C’est long pour moi. D’habitude, je mets moins de temps. MoitiĂ© moins.». Sixième Sens l’estampille maĂ®tre de l’angoisse. On parle de nouveau Hitchcock. Le goĂ»t de Shyamalan pour l’horreur est bien rĂ©el, il vient prĂ©cisĂ©ment d’un de ses souvenirs d’enfance oĂą, de retour Ă  la maison après avoir fait les courses au supermarchĂ© en famille, le père voit la porte d’entrĂ©e entrouverte. En rĂ©alitĂ©, fausse alerte: ce n’Ă©tait qu’un paillasson qui bloquait. Le père a toujours cru qu’un psychopathe l’attendait assis sur un lit.

En 2002, Shyamalan reçoit 5 millions de dollars pour le scĂ©nario de Signes. Ce qui faisait de lui le scĂ©nariste le mieux payĂ© de Hollywood: «Depuis le dĂ©but, je conçois ma carrière comme celle d’un cinĂ©aste indĂ©pendant. Je ne me sens pas diffĂ©rent de cinĂ©astes comme Spike Lee, Woody Allen, les frères Coen. Ce qui est sĂ»r, c’est que je n’ai jamais Ă©tĂ©, je ne suis pas et je ne serai jamais un spĂ©cialiste des blockbusters. Il se trouve que le surnaturel plait aux gens et que ce domaine est plus facile Ă  proposer Ă  une grande Ă©chelle. Mes films, parce qu’ils rĂ©pondent Ă  une attente et parce que ce registre stimule les spectateurs, ont bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une grande distribution. Mais on oublie la plupart du temps qu’ils ont Ă©tĂ© tournĂ©s Ă  Philadelphie, loin de toute pression Hollywoodienne, que les scĂ©narios font juste appel Ă  mon imagination et que je les Ă©cris seul dans une pièce. En Ă©tant isolĂ©, j’ai pu toucher beaucoup de gens. Tant que je serai fidèle Ă  mes obsessions et que je ne me vendrai pas, ça ira. Je suis dĂ©jĂ  heureux d’avoir pu faire ça pendant dix ans et d’avoir pu ĂŞtre distribuĂ© par des grands studios.» Ses films deviennent politiques, prennent le pouls de l’AmĂ©rique post-11 Septembre, de la peur qui en rĂ©sulte ou encore du dĂ©sir du monde d’être innocent (Le village, le film qu’il rĂ©alisera après Signes). Si le cinĂ©aste plaide si souvent pour un retour aux sentiments, c’est simplement parce qu’il est très attachĂ© aux traditions et exècre le monde contemporain, rempli de distractions qui empĂŞchent de faire des choses ayant du sens.

Chez lui, les personnages prennent le temps de parler et de s’écouter qu’il s’agisse de dĂ©clarer une flamme (Le Village) ou d’avouer tremblotant que l’on voit des gens morts (Sixième Sens). Ses films parlent moins de la religion que de la foi inextinguible qui peut traduire une forme de spiritualitĂ©. Le plus souvent, elle symbolise un amour pur et aveugle. C’est d’ailleurs ce qui guide le personnage de Bryce Dallas Howard dans Le Village avant de se rendre compte, seule, sur une route, que tout n’est qu’illusion. Sans rien voir, elle croise le chemin d’un loup-garou des bois. Ce sont les deux plus beaux passages du film parce que d’un cĂ´tĂ© la mise en scène se dĂ©nude (plus de recherche d’effets) et de l’autre elle se montre plus instinctive, mue par une force inĂ©dite. Pour gĂ©nĂ©rer l’angoisse, Shyamalan s’est toujours rĂ©fèrĂ© Ă  Alien, de Ridley Scott oĂą le spectateur ne connaĂ®t pas la nature de la menace au dĂ©but. Les premiers indices doivent se limiter Ă  des rĂ©percussions : voir une victime puis la peau de l’entitĂ© menaçante et enfin la crĂ©ature, mais en prenant son temps. Et au moment de la montrer, le cinĂ©aste doit le faire sans hĂ©sitation, de plein fouet. Cette combinaison de retenue et d’explosion brutale est essentielle chez lui, comme en tĂ©moigne l’apparition de l’extra-terrestre dans Signes Ă  travers une vidĂ©o amateur, puis une main glissĂ©e sous une porte de cave, enfin un Ă©cran de tĂ©lĂ©vision. Idem pour le loup-garou dans Le Village qui ressurgit au moment oĂą l’on s’y attend le moins.

Tout ça, c’Ă©tait avant La jeune fille de l’eau, «LE film oĂą tout a basculé» et, en cela, LE grand-film-chaos-de-suicide flamboyant. Jusque lĂ , les films de M. Night Shyamalan Ă©taient construits comme des fables angoissantes et merveilleuses hantĂ©es par des archĂ©types du genre fantastique (les fantĂ´mes dans Sixième Sens, le super-hĂ©ros dans Incassable, les extra-terrestres dans Signes, le loup-garou dans Le village). Alors qu’il comptait rĂ©citer ce système avec la nymphe dans La jeune fille de l’eau conçu comme une bed-time story pour les enfants en travaillant le passage de l’implicite (la suggestion) Ă  l’explicite (les effets spĂ©ciaux) et en dĂ©veloppant ses croyances (le rapport homme-nature, le hĂ©ros en quĂŞte de son rĂ´le mythologique, la capacitĂ© Ă  surmonter les peurs), il a prĂ©fĂ©rĂ© rĂ©gler des comptes avec la planète entière, en particulier les critiques de cinĂ©ma, et perdu totalement les pĂ©dales sur le tournage, crĂ©ant un mouvement de panique chez tout le monde, y compris les personnages/acteurs, s’attribuant le rĂ´le d’un Ă©crivain dont l’œuvre va rĂ©volutionner le monde. PhĂ©nomènes, son film suivant, faisait illusion les vingt premières minutes avec ses images fortes (ses ouvriers tombant du toit) et ce personnage de père qui essaye de sauver sa famille d’une menace invisible – le surnaturel devenant très vite un subterfuge pour traduire des angoisses, la psychologie avant les rebondissements spectaculaire -, mais le film se dĂ©molit Ă  mesure qu’il progresse. Le rĂ©sultat se fait descendre, avant d’être publiquement et inĂ©lĂ©gamment enterrĂ© par Mark Wahlberg, quelques mois seulement après la sortie en salles. Le dernier maĂ®tre de l’air, sa première super-production, a Ă©tĂ© massacrĂ©e par les fans de l’anime originel. Ce «blockbuster expĂ©rimental» oĂą Shyamalan a mĂ©langĂ© l’esprit de la sĂ©rie animĂ©e Avatar et ses propres obsessions ressemble Ă  du Tarkovski pour enfants, voire une version live d’un film d’animation de Miyazaki (la rĂ©fĂ©rence avouĂ©e du cinĂ©aste). A l’époque, Shyamalan Ă©tait le seul Ă  y croire: «Je reste persuadĂ© que 80% des spectateurs du Dernier maĂ®tre de l’air, dans le monde entier, ne connaissaient pas la sĂ©rie. C’était nouveau pour eux. J’ai essayĂ© d’apporter ma patte. Je peux comprendre que pour les fans, ce soit très diffĂ©rent. Mes deux genres prĂ©fĂ©rĂ©s ont toujours Ă©tĂ© les films d’arts martiaux et l’horreur. Lorsque j’ai commencĂ© Ă  faire des films d’horreur, j’ai proposĂ© un traitement volontairement diffĂ©rent de ce que l’on connaissait dĂ©jĂ . Je me suis focalisĂ© sur la psychologie, la dramaturgie, l’humanitĂ© des personnages pour ouvrir le genre Ă  un public plus large. Sixième Sens reste un mĂ©lange de mĂ©lodrame et d’horreur. Je voulais opĂ©rer la mĂŞme combinaison avec les arts martiaux en accentuant une philosophie mĂ©connue sur l’apprentissage et la capacitĂ© Ă  connaĂ®tre les intentions de l’autre. Ce que l’on me reproche au fond, c’est d’avoir fait un film d’arts martiaux «sĂ©rieux».

De tous ses films, c’est peut-être After Earth avec Will Smith et fils Jaden qui lui a été le plus fatal, passant pour de la vilaine propagande scientologue et comparé à sa sortie à Terre champ de bataille, affreuse adaptation d’un roman d’anticipation signé Lafayette Ronald Hubbard, auteur de nombreux ouvrages de science-fiction, mais aussi fondateur en 1954, de l’église de scientologie, considérée comme une secte dans plusieurs pays. Comme John Travolta, qui jouait dans Terre champ de bataille avec une coupe de cheveux je-te-raconte-pas, un certain Will Smith en est l’un des membres influents. L’ensemble, très bizarre, tenait autant de la science-fiction (visions futuristes), du survival (récit initiatique en territoire hostile) que de la fable écologique suggérant que les forces de la nature doivent absolument être préservées pour que l’harmonie entre les hommes et la nature soit rétablie. Les critiques américains, qui avaient Shyamalan dans le nez depuis La jeune fille de l’eau («un gag d’assez mauvais goût» concède le cinéaste avec le recul), avaient tiqué sur le slogan «Fear is a choice» (la peur est un choix), mis en exergue sur l’affiche, et se sont gaussés. Sa punition: Shyshy est moins mis en avant pendant la promotion de After Earth que les deux stars, Will Smith et Jaden Smith, et passe pour un illustrateur docile.Est-ce que After Earth en valait sérieusement la peine? Non, il a fait un bide monumental à sa sortie. Que faire, alors, lorsque les cinéphiles qui vous considéraient comme le nouvel Hitchcock ne croient plus en vous, vous considèrent dorénavant comme l’émule d’Uwe Boll et que les spectateurs ne savent même plus qui vous êtes? Considéré comme un faiseur, Shyamalan doit se battre et proposer un nouveau blockbuster de survivant, lui qui en quête de rédemption et de respectabilité après ses pétages de plomb égotistes (il faut avoir vu le mockumentaire Le Secret enfoui de Night Shyamalan réalisé par Nathaniel Kahn, pour comprendre l’abîme) lutte désormais pour conserver sa place à Hollywood.

Alors, Shyamalan mouille sa chemise, à l’abri des studios. Malin, il utilise son salaire perçu grâce à After Earth pour produire, financer et réaliser via sa maison de production Blinding Edge Pictures The Visit, un faux found-footage dans lequel un frère et une sœur partent en vacances dans la ferme de leurs grands-parents au fin fond de la Pennsylvanie et découvrent d’invraisemblables vérités. A l’arrivée : un budget minime et un casting réduit à cinq acteurs. C’est ainsi que Shyamalan a pu retrouver sa liberté artistique perdue en filmant de manière expérimentale et en se terrant dans la solitude pendant deux semaines pour le montage : «Un petit budget vous donne l’occasion de vous centrer sur l’intrigue et les personnages, sans se faire avaler par les différents aspects de la production. Un jour cela m’a paru évident et j’ai décidé que dorénavant je me consacrerai à ce format de film. Il y a un rythme créatif plus soutenu, on est dans le bain, les idées arrivent, on les teste, on les concrétise. Avec un gros budget il faut trois ans pour faire un film, c’est trop long, tout se dilue. L’ambition est de faire penser que tout est spontané, et comme nos deux protagonistes ont chacun une caméra il était important de pouvoir différencier leur vision et leurs impressions respectives à travers leur manière de filmer. Le format du film est exceptionnel. Ce qui le rend aussi excitant que terrifiant. Le personnage principal est une adolescente de 15 ans qui croit à la magie du cinéma. C’est comme si j’étais redevenu moi-même l’adolescent que j’ai été et qui avait l’impression de jouer aux apprentis sorciers derrière sa caméra.»

Shyamalan montre le résultat filmé et monté au producteur Jason Blum, Blumhouse Productions, alors connu pour succès de Paranormal Activity. Les bons comptes/contes font les bons amis : Shyamalan a besoin de Blum pour surfer sur la vague du found footage (un genre qu’il déteste ouvertement, par ailleurs) et retrouver la voie du succès; Blum est très content d’avoir un auteur comme Shyamalan pour se persuader qu’il ne produit pas que des nanars pour ados en manque: «Cela fait un bout de temps que je m’intéresse aux cinéastes qui ne parient que sur eux-mêmes et qui vont à contre-courant du système, assure Blum. Qui plus est, M. Night Shyamalan est un orfèvre de l’angoisse : il a très bien saisi le caractère anxiogène de ce qui est tapi dans l’ombre, au coin de la rue… ce qu’on ne voit pas mais que l’on pressent avec un indicible effroi. C’est effarant de simplicité. Il arrive à nous installer dans un climat de parfaite confiance et de sécurité afin de mieux le démanteler et de nous plonger au cœur de nos peurs les plus profondes.». Ce que Blum ne dit pas, c’est à quel point The Visit est théorique en plus d’être ludique. Shyamalan respecte en apparence les conventions du found-footage pour mieux les saper. Deux trois plans parodiques à la Paranormal Activity puis plus rien. Shyamalan se sert de cet outil pour jouer sur la notion de point de vue (les deux enfants arborent deux caméras donc donnent à vivre l’action de manière simultanée), pour capter l’angoisse de manière inédite pour lui, pour se moquer de notre époque («Cherche pas à comprendre ce que signifie le syndrome du crépuscule, tu peux pas comprendre, yolo n’est pas employé» assène la sœur à son frère), de l’exhibitionnisme, du narcissisme, des impudiques émissions de télé-réalité («Je déteste la télé-réalité», nous rappelle-t-il), du respect de l’art («Pourquoi s’échiner à organiser des plans de cinéma quand il y a la télé-réalité?»). Est-ce du cynisme pour autant? Non. Juste un constat. Résultat: 100 millions au box office pour un budget de 5!

Dans Split (plus de 278 millions au box-office, pour un budget d’environ 9), il accouche d’un nouveau monstre: Kevin (James McAvoy), 23 personnalitĂ©s, avec des attributs physiques diffĂ©rents pour chacune – l’une d’elles reste enfouie au plus profond de lui. Elle va bientĂ´t se manifester et prendre le pas sur toutes les autres. M. Night Shyamalan brosse sa fan-base perdue quelques films plus tĂ´t dans le sens du poil, comme pour leur dire: «regardez, je suis restĂ© le mĂŞme, j’ai encore la foi». La renaissance de cette foi que l’on pensait engloutie et perdue Ă  jamais fait son petit effet – il est question de se racheter une conduite Ă  une Ă©poque oĂą l’on ne tolère pas les Ă©gos sur-gonflĂ©s. MalgrĂ© ce petit sens du calcul et un rythme très dĂ©routant (deux premiers tiers languissants et un dernier tiers Ă  toute vitesse), on plonge avec un rĂ©el intense plaisir dans les mĂ©andres de l’intrigue tordue de Split pleine de ramifications et de circonvolutions, n’ayant pas peur de l’esprit de sĂ©rieux comme d’une certaine bouffonnerie. Car, oui, Grand Guignol, Split l’est souvent, et c’est sans doute pour cette raison qu’on l’aime autant. Shyamalan ne se prend plus pour Dieu (cf. les camĂ©os Hitchcockiens dans ses films les plus connus) mais pour un bateleur armĂ© des meilleures intentions qui arrive en nous disant: «Je suis un faussaire, mais j’espère que vous aurez autant de plaisir Ă  avaler mes boniments que moi Ă  vous les servir». On est dans la veine des Hitchcock prĂ©sente, des films de William Castle, des productions Val Lewton qui, dans le domaine horrifique, jouaient de la mĂŞme façon de subtils jeux d’ombres/lumières et de l’installation d’un suspense allant crescendo par la suggestion. Comme la fibre gaguesque est assumĂ©e, James McAvoy s’avère idĂ©alement cabot dans la peau du kidnappeur chelou qui mĂ©lange ses identitĂ©s dans sa tĂŞte, capable de jouer l’enfant innocent comme la grand-mère monstrueuse avec la mĂŞme conviction. Face Ă  cet acteur qui n’a peur de rien, il y a la rĂ©vĂ©lation Anya Taylor-Joy, dĂ©jĂ  impressionnante dans The Witch, bloc opaque d’ambiguĂŻtĂ© qui lui tient tĂŞte et qui, par sa prĂ©sence magnĂ©tique, ajoute du mystère. Le regard de cette kidnappĂ©e, que l’on sent plus stoĂŻque et plus armĂ©e que les autres victimes, est celui du spectateur captif, aux aguets. Et la comĂ©dienne d’être fascinante Ă  regarder: mĂŞme quand elle est Ă  l’arrière-plan, on ne voit qu’elle. On retrouve tout ce petit monde dans Glass, Ă©tape suivante dans la carrière de Shyamalan annoncĂ©e par le cameo surprise de Bruce Willis/David Dunn Ă  la fin de Split. Les univers de Incassable et de Split au sein d’un seul et mĂŞme thriller. Ainsi, Bruce Willis retrouve son personnage d’Incassable, David Dunn, tout comme Samuel L. Jackson qui incarne Ă  nouveau Elijah Price, alias M. Glass: «Je voulais que chaque film soit autonome, qu’il ait son propre pouvoir, son propre langage et sa propre originalitĂ©. Mais je souhaitais aussi que l’ensemble de la trilogie dĂ©passe la somme de ses parties en termes artistiques. Chacun des trois films est liĂ© aux deux autres et leur rend hommage. D’habitude, les gens viennent voir un de mes films parce que je raconte une histoire qui leur semble intĂ©ressante et dont ils ne savent presque rien. Cette fois, c’est diffĂ©rent car le public connaĂ®t certains Ă©lĂ©ments de l’histoire. Il a des attentes. C’est un tout autre processus.» La boucle est bouclĂ©e? Comptez encore sur Shyamalan pour vous surprendre. Prochaine Ă©tape? M. Night Shyamalan prĂ©pare une sĂ©rie pour Apple (qui lance un service de streaming comme Netflix). Pas de titre, mais un pitch mystĂ©rieux comme on aime: l’histoire d’un couple qui engage une nounou Ă©trange. Pas dupe pour autant, Shy confesse avant de partir: «Tout passe si vite, aujourd’hui. On peut accĂ©der Ă  100 films, Ă  100 musiques, disponibles en tĂ©lĂ©chargement. Le respect pour l’œuvre d’art manque un peu, non? Mes films prĂ©fĂ©rĂ©s sont les plus lents, ils vous forcent Ă  vous arrĂŞter, Ă  vous impliquer, Ă  en faire partie. Ceux qui vous obligent Ă  arrĂŞter de consulter Facebook ou de surveiller vos textos. J’espère qu’il y a toujours de la place pour ce genre d’histoires Ă  Hollywood. J’ai envie de me battre pour ça.»

Glass, de M. Night Shyamalan, en salles le 16 janvier 2019

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