Avec Quoi?, Lunes de fiel reste l’un des films de Roman Polanski les moins aimés. Parce que too much, trop gonflé, trop trop. Pourtant, il mérite la revoyure, comme on dit.

Sur un paquebot de croisière les emmenant en Inde, les Britanniques Nigel et Fiona font la connaissance d’un autre couple aussi Ă©trange que provocateur, composĂ© d’un Ă©crivain amĂ©ricain infirme et quinquagĂ©naire nommĂ© Oscar (Peter Coyote) et d’une jeune danseuse française, Mimi (Emmanuelle Seigner). Très vite la sensualitĂ© de Mimi attire Nigel (Hugh Grant). Oscar le pressent immĂ©diatement. Il va faire de l’Anglais son confident et lui narrer toute l’histoire vĂ©cue avec sa jeune Ă©pouse, en lui apprenant comment, de leur rencontre Ă  Paris et d’une relation encore maladroite et Ă©touffante, ils Ă©voluent vers un jeu de domination/soumission. Cela Ă  l’apparence d’une relation domination/soumission BDSM, mais il s’agit en fait d’une relation destructrice hors consentement qui bascule dans le crime.

Bien qu’adaptĂ© d’un roman de Pascal Bruckner – qui poussait encore plus loin le vice avec des passages entièrement vouĂ©s Ă  la scatologie et une fin aussi cruelle qu’improbable –, Lunes de fiel dĂ©cline toutes les obsessions de Polanski cinĂ©aste, taraudĂ© par le mal mais aussi le dĂ©lire KafkaĂŻen, l’identitĂ© morcelĂ©e, la paranoĂŻa, le sexe, la destruction. Et de ce film-lĂ , finalement aussi abstrait et mental que les autres, on en conserve moins une intrigue cohĂ©rente (elle est d’ailleurs tellement sinueuse qu’on finit par s’en battre l’oeil) qu’une atmosphère dĂ©lĂ©tère de dĂ©sir, de son assouvissement contrariĂ©. On en garde un mystère qui n’accouche pas, ne transpire pas, filmĂ© en suspension. En fait, tout est parti d’une envie commune: celle du rĂ©alisateur Roman Polanski et du producteur Alain Sarde de travailler ensemble. Ce dernier propose alors un bouquin dont il dĂ©tient les droits: Lunes de fiel, de Pascal Bruckner.

Polanski s’adonne à la lecture avec passion, adore l’ambiance bizarroïde qui en émane et demande illico à ses confrères Gérard Brach et John Brownjohn (pour les dialogues anglais) de transposer le roman en mêlant le texte et l’image, le sens et la sensation, l’abstraction et l’émotion. Pour créer le trouble, il choisit des comédiens anglo-saxons. Oppose la pudeur so british de Hugh Grant et Kristin Scott Thomas – que l’on retrouvera ensemble plus tard dans Quatre mariages et un enterrement, le décalage ajoutant au plaisir de cette comédie britannique – à la perversité américaine de Peter Coyote – en fauteuil roulant – et d’Emmanuelle Seigner – en total décalage. Loue les services d’un chef-opérateur émérite (Tonino Del Colli, qui a travaillé pour des cinéastes aussi prestigieux que Fellini, Leone ou Pasolini). Demande à Vangelis d’écrire une musique à la fois obsolète et intrigante à base de synthés pourris. Bref, s’entoure d’une équipe robuste pour fomenter un projet hors des normes et pas consensuel pour un sou. Hélas, financé pendant la guerre du Golfe, le film ne bénéficie pas des fonds saoudiens prévus au départ dans son budget; et Polanski doit se lancer dans la production – pour la première fois – en mouillant sa chemise. A ses risques et périls!

Pour résumer sommairement ce qui se passe dans Lunes de fiel (le titre pourrait d’ailleurs suffire), ça ressemble à l’une de ses histoires qui sert à nourrir un songe de nuit. Polanski y confronte dans un espace clos deux couples qui n’appartiennent pas aux mêmes mondes: l’un a des tendances déviantes et passent son temps à se balancer des insanités et des perversités pour s’aimer et se détester (relation amour/haine qui dégouline de partout); l’autre succombe passivement au spectacle en bouleversant son quotidien bourgeois. Choc érotique immédiat, de haute tenue. Dans les deux cas, il s’exprime le même besoin de détruire des sentiments pour les réanimer, de se perdre pour mieux se retrouver. En découle une ambiance obscure à base de fantastique romantique et anxiogène où les méandres du récit importent moins que les divagations des personnages dans un univers de claustrophobie moite.

On le devine fissa: ce qui intéresse Polanski, c’est évidemment la contamination, la manière dont la libido de l’un va éveiller des sentiments étranges chez l’autre et vice é versa. Il y a aussi et surtout ce sentiment de conspiration sournoise, vaguement paranoïaque, qui obsède Polanski depuis ses débuts que ce soit le triangle amoureux du Couteau dans l’eau, voire celui de Cul de Sac. La stabilité du couple y est toujours remise en question par des éléments intrusifs et dérangeants. De là découlent la peur de l’inconnu. La peur aussi de se perdre dans une routine ou dans des aventures dont on pourrait ne pas revenir. Rien n’y est concret : l’écrin artificiel et doré – le fiel du miel – permet aux passions les plus inavouables de s’épanouir. Le paquebot sur lequel évoluent les deux couples épousant des conceptions distinctes des rapports charnels – le bateau rutilant qui cristallise les pulsions refoulées, les désirs sourds et les fantasmes désabusés. Il serait bien entendu sot de faire l’impasse sur les faiblesses du film qui s’abîme de temps à autre dans la trivialité – la même que celle de Quoi?, ou même dans Le Locataire (les délires scato, la panne sexuelle de Polanski chez Adjani) mais l’ivresse vaut toujours mieux que l’eau tiède.

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