Avec sa série Small Axe, Steve McQueen propose une ambitieuse fresque historique sur la communauté antillaise britannique. Parmi les cinq épisodes tous différents les uns des autres, se cache une merveille d’énergie et de sensualité qui se suffit presque à elle-même: Lovers Rock, l’épisode 2, une soirée sous tensions aux allures de transe.

Cinq films, plus de six heures d’images, près de vingt ans couverts. On en parle assez peu, pour le moment, dans l’Hexagone mais Steve McQueen a réalisé un petit monument avec sa mini-série Small Axe, produite par Amazon et la BBC. Cinq épisodes pour en découdre avec l’Histoire officielle en Angleterre. Diffusés sur Amazon aux Etats-Unis et parallèlement sur la chaîne BBC One au Royaume-Uni depuis fin novembre, ils sont tous disponibles, pour nous autres Gaulois, sur ITunes (cliquez ici pour les regarder). Comme vous pouvez le constater en lisant les différents synopsis, chaque partie s’attache à restituer l’atmosphère d’une époque pour raconter, en différentes circonstances, l’histoire de ces Britanniques nés dans des colonies devenues progressivement indépendantes avant de partir vivre en Angleterre. Steve McQueen, que l’on sait titillé par ces questions et qui n’a pas peur de fouiller dans les poubelles de l’Histoire (12 Years A Slave), est l’homme tout trouvé: il est né à Londres de parents originaires respectivement de la Grenade et Trinité-et-Tobago, issu de cette vague migratoire caribéenne qu’a connue l’Angleterre durant les années 1950-60.

Ainsi, si ce Small Axe (dont les premiers épisodes ont reçu le label Cannes 2020) retrace des moments phares de l’Histoire, Steve McQueen ne suit pas forcément un cahier des charges didactique, s’autorise à raconter d’autres choses, à capter d’autres moments, en creux, où même lorsqu’on ne dit rien, on comprend beaucoup. C’est ce que fait admirablement Lovers Rock, épisode totalement atypique dans la mini-série (et c’est justement pour cette raison que tout le monde en parle outre-Manche). Et s’il est très différent des autres, il est aussi très différent de ce que fait d’ordinaire le réalisateur Steve McQueen, cinéaste virtuose que l’on sait aussi très cérébral pour ne pas dire raide. Le cinéaste, qui a manifestement pensé cet épisode comme une ode au reggae, le transforme en ode à la musique, à la musicalité et à la sensualité, susceptible en cela de toucher d’autres sensibilités – notamment celles et ceux qui ont passé leur jeunesse à écouter le trip-hop dans les années 90 ou, plus généralement, qui ne peuvent pas vivre sans musique. Parce que toutes les musiques y passent en réalité, ce que traduit une première séquence emballante de danse chorégraphiée sur le Kung Fu Fighting de Carl Douglas. Et le récit, très ténu, gonflé aux tensions (sexuelles, sociales etc), se poursuit; les musiques s’enchaînent; le temps est comme suspendu. Et le spectateur d’être suspendu aux regards, aux gestes, aux lèvres qui s’embrassent, aux corps qui se touchent, le temps d’une soirée, d’une nuit.

La caméra ne quittera donc pas, ou peu, cette fête d’appartement dans le Londres des années 1980. Parce que les deux amies sont venues pour s’amuser à cette soirée au sein de la communauté jamaïquaine, pour échapper aux contingences d’une société corsetée où les croix du Christ sont accrochées au mur (voire se portent en pleine rue). Dehors, il fait froid, le racisme s’exprime à visage découvert et les cons réduits à des silhouettes. Mais ces horreurs, elles resteront hors-champ ou alors ne sont évoquées que brièvement (une mauvaise rencontre à laquelle l’héroïne échappe, par exemple). Elles seront dehors, loin du lieu fédérateur et protecteur. C’est aussi un choix délibéré: Steve McQueen ne les veut pas dans le champ, dans cet appartement aux couleurs chaudes, où il s’agit de vivre la fête pleinement, avec la même intensité et la même excitation que devant l’interdit – soit, à fond, sans limite. Alors, les garçons au départ d’un côté, les filles de l’autre, se chauffent à distance, les couples se forment comme ils se déforment en un claquement de doigt, ils dansent à deux quand d’autres dansent seuls. Des plans d’ensemble et des plans serrés, c’est collectif et intime dans le même mouvement. Entendre Silly Games de Janet Kay dans une pareille ferveur donne à comprendre alors ce que signifie réellement aimer la musique. Cette nuit si embrasée, si belle, si vivante, personne ne veut qu’elle s’arrête.

Ces corps qui dansent, ce sont surtout des corps qui s’expriment, qui expriment aussi ce que la société d’alors réprouve. Et, par ce rapport physique, en entrant dans cette transe collective en temps réel, possible pour tous, le spectateur est au final mille fois plus touché et concerné. Non pas comme un visiteur mais comme un invité qui tape du pied, qui se lève, qui danse, qui se bouge. D’où notre grande surprise devant ce film aux allures de petit miracle: qui aurait imaginé qu’un jour, le réalisateur de Shame se passerait de panneaux explicatifs et des démonstrations (parfois pesantes) pour céder au simple bonheur de filmer des gens qui dansent ensemble? Un plaisir immense donc, mais l’extase reste de courte durée: le film fait à peine une heure dix. Et si l’on esquisse le même sourire que l’héroïne lors de la dernière scène (parce qu’on s’est tous amusés comme des fous), on n’échappe pas au cruel réveil, ce réel avec lequel il nous faut tous composer. Ce n’est pas par opportunisme que Steve McQueen a dédié sa série à George Floyd, cet Américain noir dont la mort aux mains de la police a déclenché un mouvement civique de grande ampleur en mai-juin 2020. Lovers Rock est une danse cathartique, de celle qui délivre des démons.

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