Du pays de Lovecraft, la puritaine Nouvelle-Angleterre, il n’en aura été nullement mention à mi-parcours de cette étonnante première saison de Lovecraft Country. Adaptée du roman de Matt Ruff (2016) par Misha Green, la nouvelle production HBO lorgne en effet davantage sur la part sombre de l’auteur de Providence – le racisme avéré de Lovecraft ressenti au cœur même de son œuvre – tout en réservant une grande place à l’horreur et aux créatures indicibles issues de l’Appel de Cthulhu ou du Cauchemar d’Innsmouth.

L’action de Lovecraft Country se déroule au cœur de l’Amérique ségrégationniste des années 50, une vingtaine d’années après la mort d’Howard Phillips Lovecraft. On suit Atticus Freeman, vétéran noir de la Guerre de Corée, de retour dans son Chicago natal après avoir reçu une lettre étrange de son père, Montrose, avec qui il entretient des rapports conflictuels. Porté disparu, ce dernier lui indique qu’il s’est rendu au sein de la ville oubliée d’Ardham – que Atticus lit dans un premier temps «Arkham», lieu phare des nouvelles de Lovecraft – afin d’en découvrir davantage sur les mystérieuses origines de la famille de la mère décédée de l’ancien soldat. Atticus se lance alors à la recherche de son père, accompagné de son oncle Georges, auteur d’un livre ressemblant fortement au Green Book de Victor Hugo Green (le même Green Book que dans le film de Peter Farrelly), et de Letitia Lewis, une amie d’enfance au caractère bien trempé.

Si Lovecraft Country s’inscrit évidemment dans le sillage tracé il y a quelques années par son talentueux producteur, Jordan Peele, elle tisse un lien encore plus ténu avec Watchmen sorti fin 2019 sur HBO. Comme Damon Lindelof le faisait avec le récit de super-héros, la série de Misha Green s’empare d’un genre qui a longtemps tourné le dos à la culture afro-américaine et aux conflits raciaux, le film d’horreur – malgré quelques splendides exceptions, notamment Le Sous-sol de la peur de Wes Craven, Candyman de Bernard Rose et les films estampillés Blaxpoitation (Blacula de William Crain, Abby de William Girdler, etc.).

Toujours à la manière de Watchmen, Lovecraft Country revisite une histoire obscure de l’Amérique. Plutôt que l’émeute raciale de Tulsa (présente toutefois en filigrane à travers le personnage de Montrose, ancien habitant de la ville de l’Oklahoma), on retrouve ici, par exemple, les Sundown towns, ces villes qui interdisaient leur accès à toutes «personnes colorées» une fois le soleil couché. Un élément au cœur du pilote, et qui offre une belle analogie horrifique, des noirs traités comme des vampires par les blancs – analogie poursuivie plus loin dans l’épisode 3 par la pose et la combustion d’une grande croix de Jésus devant la maison de Letitia, récemment installée dans un quartier blanc. Au fil des épisodes, on comprend que le «Lovecraft Country» prophétisé dans le titre se révèle en fait être ces Etats-Unis au passé colonialiste, esclavagiste et ségrégationniste. Un pays cauchemardesque qu’on croirait sorti tout droit de l’esprit dérangé de Howard Phillips Lovecraft.

Le cauchemar dans lequel baignent les protagonistes de la série se prolonge avec le surgissement d’un bestiaire hideux et terrifiant: des shoggoths carnassiers, des fantômes meurtriers ou encore une momie qui reprend progressivement vie. Sans compter les sorciers aux allures d’aryens de la secte des Fils d’Adam, emmenés par l’envoûtante Abbey Lee (déjà flippante en mannequin cannibale dans The Neon Demon). Cependant, les horreurs qu’affrontent Atticus, Leti, Georges et Montrose tiennent moins du lexique Lovecraftien, que d’un héritage foncièrement pulp et gore. En témoignent, les effets spéciaux parfois cheap des monstres et le ton foncièrement décalé de la série. Lovecraft Country crie constamment son amour pour les films bis artisanaux, à la manière de The Case, le court-métrage de zombies tournés par les héros de Super 8 de J.J. Abrams, également producteur de la série.

Lovecraft Country souffre néanmoins de ce parti pris – mélanger Lovecraft, grande Histoire, horreur et pulp – qu’il ne maitrise pas toujours. En découle l’artificialité de certaines séquences, concentrées surtout dans trois premiers épisodes à la qualité inégale. Les scènes s’enchainent mal, le storytelling manque de fluidité et les acteurs, brillants (le duo Leti-Atticus, Jurnee Smollett-Bell-Jonathan Majors à la ville, en couple le plus sexy de la série tv depuis des lustres), évoluent comme ils peuvent dans cet amas joyeusement bordélique. Des défauts de ce storytelling un peu encombrant, Lovecraft Country en tire toutefois une qualité inattendue. Chaque nouvel épisode donne l’impression d’être indépendant des précédents. Comme si Lovecraft Country était en vérité une anthologie à la manière de Black Mirror. Chacun des épisodes a son intrigue principale, son monstre, son imagerie et sa thématique propre. Le pilote faisait un état général de la ségrégation aux Etats-Unis dans les années 50, alors que l’épisode suivant mettait en scène un ersatz du Ku Klux Klan aux accointances nazies. L’épisode 3 confrontait Letitia à la ségrégation par le logement à travers un récit savoureux de maison hantée. L’épisode 4 explorait le passé colonialiste des Etats-Unis, et l’enrichissement de la population blanche par le pillage des ressources des civilisations amérindiennes, dans un esprit de film d’aventure en carton pâte – et rappelait notamment Indiana Jones et le Temple Maudit.

Enfin, le prodigieux épisode 5, le meilleur à mi-saison, se la jouait métaphore organique, que ne renierait pas David Cronenberg, sur la question de l’identité de genre et de race. Une sorte d’Agathe Cléry inversé (oui, l’horrible comédie d’Etienne Chatillez, où le personnage de bourgeoise raciste campée par Valérie Lemercier se réveillait… noire) et remaké en body-horror gore et piquant. Une montée en qualité qui laisse présager d’une suite et fin radieuse et de haute volée pour Lovecraft Country. Verdict dans 5 semaines!

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici